B-2 Spirit : les États-Unis valident la capacité de frappe antinavire à longue portée du bombardier furtif
YANNICK SMALDORE – 01/07/2026

© Us Air ForceB-2 Spirit tirant un missile AGM-158.
L’US Air Force vient de franchir une nouvelle étape dans la transformation de ses bombardiers stratégiques en plateformes de lutte antinavire. À l’occasion de l’exercice Valiant Shield 2026, un bombardier lourd furtif B-2 Spirit a procédé pour la première fois à un tir réel de missile antinavire AGM-158C LRASM contre une cible navale, une capacité qui n’avait jusqu’ici jamais été officiellement annoncée, et qui ouvre la voie à l’utilisation massive des futurs B-21 Raider dans des missions d’interdiction maritime de grande ampleur.
Le 27 juin dernier, au nord des îles Mariannes, dans le cadre de l’exercice interallié Valiant Shield 2026, les forces américaines et japonaises ont conduit un exercice de type SINKEX (Sinking Exercise). La cible était l’ancien bâtiment amphibie américain USS Juneau (LPD-10), vétéran de la guerre du Vietnam, de la guerre du Golfe et des opérations en Somalie, qui avait été retiré du service en 2008.

D’après les images publiées par les forces américaines, le navire a été attaqué par plusieurs moyens, dont des missiles antinavires légers et lourds tirés depuis des navires de surface et des aéronefs, avant d’être finalement coulé par une torpille lourde de la Force maritime d’autodéfense japonaise.
Le 29 juin, il a été confirmé que l’un des moyens utilisé pour couler le bâtiment lors de ce SINKEX était un missile de croisière tiré depuis un bombardier furtif B-2 Spirit de l’US Air Force. Au-delà de l’exercice lui-même, cette annonce constitue une véritable surprise. Si le B-2 était déjà certifié pour emporter dans ses soutes jusqu’à seize missiles de croisière AGM-158A JASSM et AGM-158B JASSM-ER, destinés aux frappes terrestres, l’US Air Force n’avait jamais confirmé l’intégration de l’AGM-158C LRASM (Long Range Anti Ship Missile), la version antinavire du JASSM.
Pour rappel, l’AGM-158C Long Range Anti-Ship Missile (LRASM), mise énormément sur la discrétion, avec une cellule très furtive, un autodirecteur infrarouge passif et une capacité à voler à très basse altitude. Il dispose d’une portée officielle de 370 km, même si la portée réelle est probablement plus proche de 1000 km après largage par l’avion porteur. Il équipe déjà les Super Hornet de l’US Navy à bord des porte-avions américains, ainsi que plusieurs types d’appareils de l’US Air Force.

Sur le plan technique, l’intégration du LRASM à bord des B-2 est assez logique, puisque le JASSM et le LRASM reposent sur une architecture largement commune, le LRASM ajoutant principalement un autodirecteur autonome et des capacités spécifiques de détection et d’identification des navires. Sur le plan opérationnel, toutefois, il n’y avait encore rien d’évident à considérer que l’USAF comptait exploiter ses rares B-2 Spirit (seulement 18 en service) pour cette mission. Sachant que ces bombardiers furtifs constituent le fer de lance des forces de frappe stratégiques américaines, et que les flottes de B-1B Lancer et de B-52 Stratofortress sont déjà équipées en moyens antinavires (y compris les LRASM pour le B-1B), certains analystes estimaient que l’USAF pouvaient limiter ses B-2 aux seuls bombardements terrestres, afin d’en économiser le potentiel.

Toutefois, cette validation opérationnelle s’inscrit dans une évolution plus large de la doctrine américaine dans l’Indopacifique. Face à la montée en puissance de la marine chinoise, les États-Unis cherchent à multiplier les vecteurs capables de lancer des frappes antinavires de longue portée. L’objectif n’est plus uniquement de confier cette mission aux avions de patrouille maritime ou aux chasseurs embarqués, mais également aux bombardiers stratégiques, capables d’emporter un nombre bien plus important de missiles et d’opérer à plusieurs milliers de kilomètres des zones de combat.

Sur le plan doctrinal, la logique derrière cette diversification des plateformes antinavires est assez simple : mieux vaut détruire d’éventuels renforts terrestres chinois alors qu’ils sont à bord de navires cargos ou de bâtiments de débarquement, plutôt qu’avoir à les bombarder une fois qu’ils seront déployés sur des îles, avec leurs moyens de défense intégrés.
Par rapport aux autres bombardiers américains, le B-2 apporte en outre une capacité supplémentaire, sa furtivité. Bien que disposant théoriquement de moyens de détection antinavire via leur radar intégré, les bombardiers B-52 et B-1 sont surtout destinés à opérer dans l’Indopacifique en tant que « camions à missiles ». Dit autrement, la localisation et la désignation de cibles de surface serait assurée par des moyens plus discrets, comme des chasseurs furtifs F-35 ou F-22, des drones MQ-9 ou MQ-4C, voire des moyens satellitaires, et les coordonnées transmises aux bombardiers lourds qui largueraient leurs missiles à plusieurs centaines de kilomètres de distance.

Mais grâce à sa furtivité, le B-2 est théoriquement capable de pénétrer plus avant les défenses intégrées d’une flotte de surface adverse, afin de détecter par lui-même ses cibles d’opportunité. Cette discrétion renforcée l’autorise également à contourner une flotte adverse par le flanc, y compris en survolant le territoire ennemi, avant de larguer ses missiles. Ainsi, la combinaison d’un vecteur à très faible signature radar et d’un missile lui-même conçu pour être difficile à détecter complique considérablement la défense d’un groupe aéronaval moderne, par exemple.
Mais pour le Pentagone, cette annonce préfigure surtout l’arrivée opérationnelle du B-21 Raider. Destiné à remplacer progressivement le B-2 puis le B-1B au cours de la prochaine décennie, il a toujours été prévu que le nouveau bombardier furtif américain intègre une capacité antinavire étendue. Sachant que la flotte de B-21 pourrait dépasser largement la centaine d’exemplaires, l’USAF disposerait alors d’un nombre sans précédent de plateformes furtives capables de mener des frappes massives contre des objectifs navals à très longue distance. D’ici là, la nouvelle capacité intégrée au B-2 Spirit devrait permettre à l’USAF de défricher les usages opérationnels des futurs B-21 Raider.
© Us Air Force
Cette démonstration confirme ainsi une tendance déjà visible à travers la modernisation des B-52, le développement de nouveaux missiles hypersoniques ou encore l’intégration croissante du LRASM sur différents vecteurs. Dans un éventuel conflit de haute intensité dans le Pacifique occidental, les bombardiers stratégiques américains ne seraient plus seulement employés pour frapper des cibles terrestres, ils deviendraient également l’un des principaux outils de destruction des flottes de surface adverses, en particulier celles de la Chine.