SCAF : Après l’échec du chasseur-bombardier de nouvelle génération, le «cloud de combat» est-il menacé ?

par Laurent Lagneau 

Ces derniers mois, alors que la coopération nouée par la France, l’Allemagne et l’Espagne autour d’un avion de combat de nouvelle génération [NGF] battait de l’aile en raison de profonds désaccords entre Dassault Aviation et Airbus, les responsables politiques et militaires ont insisté sur la nécessité de préserver le «ciment» du Système de combat aérien du futur [SCAF], c’est-à-dire le «cloud de combat».

Objet du pilier n°4 du projet et développé par la filiale allemande d’Airbus Defence & Space [maître d’œuvre] et le français Thales, ce «cloud de combat» doit être un réseau distribué au sein duquel plateformes et effecteurs peuvent partager des informations tactiques.

Début juin, quand le gouvernement allemand a annoncé l’abandon du NGF, il a laissé entendre que la coopération avec la partie française se poursuivrait, un «plan de travail en matière de défense, concentré sur quelques projets réalistes et pertinents» devant être présenté lors du prochain Conseil des ministres franco-allemand, en juillet.

Mais ce «cloud de combat» en fera-t-il vraiment partie ? Au moins deux éléments alimentent le doute.

D’abord, en novembre, pendant que les tensions entre Dassault Aviation et Airbus s’exacerbaient et qu’il était prêté à l’Allemagne l’intention de se passer de la France pour mettre au point le SCAF, l’Office fédéral des équipements, des technologies de l’information et du soutien en service de la Bundeswehr [BAAINBw] a dévoilé une feuille de route pour l’avenir de l’aviation de combat allemande, celle-ci comprenant notamment le projet «Combat Fighter System Nucleus» [CFSN], dont la description correspond à celle d’un «cloud de combat» souverain.

Censé garantir l’interopérabilité avec les réseaux alliés [et donc de l’Otan], ce CFSN doit permettre d’associer deux modèles de drones de combat collaboratif [CCA] aux «plateformes» existantes, à savoir l’Eurofighter EK et le F-35A [ce qui paraît compliqué, la liaison du chasseur-bombardier américain étant basée sur une liaison particulière, appelée MADL, pour Multifunction Advanced Data Link]. Et cela dans l’attente d’un avion de combat de nouvelle génération.

Or, selon des informations récemment publiées par Politico, ce CSFN a récemment fait l’objet d’un appel d’offres restreint aux seules entreprises allemandes. D’un montant de 580 millions d’euros, ce marché devrait être prochainement notifié à Helsing, la société établie à Munich devant être associée à MBDA Deutschland, à Rohde & Schwarz et à Hensoldt.

«Le CFSN est un projet visant à développer un système souverain à partir des vestiges du SCAF, qui a échoué. Lors de l’abandon du pilier ‘avion de chasse’, la France et l’Allemagne ont toutes deux souligné que le cloud de combat serait maintenu. On ignore cependant si ce projet sera multinational ou mené individuellement», a résumé Politico, qui a eu accès aux documents internes du ministère allemand de la Défense.

La question est de savoir si ce CFSN vise à permettre aux Eurofighter EF2000 de la Luftwaffe à mettre en œuvre des CCA [comme la France compte le faire avec le Rafale porté au standard F5] ou si ce projet porte une ambition plus grande…

En effet, qui dit «cloud de combat» dit connectivité. Sur ce point – et c’est le second élément qui interroge – Berlin a l’intention de placer en orbite basse [LEO] sa propre constellation de satellites de télécommunication à vocation militaire. Confié à OHB, Rheinmetall et Airbus Defence & Space, ce projet se veut indépendant d’IRIS², porté par l’Union européenne [UE] et soutenu par la France.

Quoi qu’il en soit, la notion de «cloud de combat» rend Éric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, dubitatif.

«Sur le ‘cloud de combat’, je reste perplexe. Le ‘cloud’, c’est un nuage et un nuage, c’est de la vapeur d’eau. On a, à un moment donné, pensé que tout pouvait se dématérialiser. Tout ne se dématérialise pas : on le voit dans tous les conflits aujourd’hui. Ce qui fait l’efficacité militaire, c’est la capacité de tirer des armes au bon endroit. Il faut donc la bonne information. Deux Rafale travaillent ‘en cloud’. C’est du combat collaboratif. Le vrai besoin, me semble-t-il […], c’est d’avoir un système de commandement, à tous les niveaux, qui puisse apporter les informations aux différents effecteurs», a-t-il expliqué au sujet de l’avenir de l’aviation de combat, lors d’une audition au Sénat.

Quant aux enjeux spatiaux que soulève un «cloud de combat», M. Trappier s’est interrogé sur la raison qui a poussé Berlin à prendre ses distances avec le projet IRIS².

«J’ai compris que les Allemands veulent une constellation [de satellites] allemande. Comment le ‘cloud’ [du SCAF] va survivre à ça ? Je ne sais pas le dire. Mais c’est quand même assez surprenant», a-t-il dit.