Le Canada choisit le Type 212CD germano-norvégien pour reconstruire sa force sous-marine
YANNICK SMALDORE – 08/07/2026

© TkmsVue d’artiste d’un Type 212CD en environnement arctique.
En choisissant le modèle 212CD de TKMS construit pour les marines norvégienne et allemande comme solution privilégiée pour son futur programme de sous-marins, Ottawa va pouvoir définitivement tourner la page des Victoria et engage l’une des plus ambitieuses modernisations navales de son histoire. Au-delà du simple remplacement d’une flotte vieillissante, cette décision répond à une dégradation rapide de l’environnement stratégique dans l’Atlantique Nord, le Pacifique et surtout l’Arctique. Elle consacre également le rapprochement du Canada avec l’Allemagne et la Norvège, au détriment d’une offre sud-coréenne pourtant très solide.
Dans le cadre du Canadian Patrol Submarine Project (CPSP), considéré comme l’un des programmes national d’armement les plus structurants des prochaines décennies, le gouvernement canadien a annoncé mardi 7 juillet avoir retenu le groupe allemand Thyssenkrupp Marine Systems (TKMS) comme « fournisseur privilégié » pour la future flotte de sous-marins de la marine canadienne. Ainsi, Ottawa affiche désormais clairement sa préférence pour le Type 212CD développé conjointement par l’Allemagne et la Norvège, écartant ainsi l’offre concurrente du sud-coréen Hanwha Ocean.
« Le choix de ThyssenKrupp Marine Systems comme fournisseur retenu marque une étape importante dans la reconstruction des capacités sous-marines du Canada », a déclaré le Premier ministre Mark Carney lors de l’annonce officielle. « Ces sous-marins permettront au Canada de détecter et de dissuader les menaces maritimes, de contrôler nos approches maritimes et de projeter notre puissance plus loin de nos côtes, tout en nous permettant de collaborer plus étroitement avec nos alliés pour défendre les intérêts de l’OTAN ».
Cependant, cette annonce ne constitue pas encore la signature du contrat définitif. Le Canada ouvre une phase de négociations exclusives avec TKMS afin de finaliser les aspects techniques, industriels et financiers du programme. Le gouvernement espère conclure un accord d’ici la fin de l’année 2026, ouvrant ensuite la voie au lancement effectif de la production.
Si le montant final reste à négocier, le CPSP représente déjà l’un des plus importants programmes militaires jamais envisagés par le Canada, avec une valeur susceptible d’atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars canadiens sur l’ensemble de son cycle de vie.
Une sous-marinade à reconstruire
Mais derrière cette décision industrielle se cache également un profond changement de posture stratégique. Depuis un quart de siècle, la marine canadienne s’appuie sur quatre sous-marins de la classe Victoria, des bâtiments achetés d’occasion auprès du Royaume-Uni, où ils ont très brièvement servi dans les années 1990 sous la désignation de classe Upholder.
Cette acquisition, longtemps critiquée, n’a jamais permis de disposer d’une capacité sous-marine pleinement satisfaisante. Les Victoria ont accumulé les longues indisponibilités, les problèmes techniques et les périodes de maintenance prolongées. À plusieurs reprises, la marine canadienne s’est retrouvée sans aucun sous-marin réellement déployable. Aujourd’hui encore, d’après le gouvernement canadien, un seul bâtiment serait pleinement disponible opérationnellement.
Cette situation limite fortement la capacité d’action de la marine. Avec seulement quatre unités vieillissantes, Ottawa ne peut assurer une présence permanente à la fois sur les façades Atlantique et Pacifique, tout en maintenant une capacité crédible de surveillance dans l’Arctique. Or, dans le Grand Nord, justement, les besoins opérationnels explosent déjà, et devraient continuer de croître radicalement au cours des prochaines années, ce qui explique que le programme CPSP ne se contente pas de remplacer la classe Victoria, mais qu’il cherche également à augmenter significativement la taille de la flotte sous-marine nationale.

En effet, l’ouverture progressive des routes maritimes arctiques sous l’effet du réchauffement climatique, ainsi que la recrudescence d’activités russes et chinoises dans la région – mais aussi les velléités loin d’être pacifistes de l’actuel résident de la Maison-Blanche – font de l’Arctique un nouvel espace de compétition majeur entre grandes puissances. Pour Ottawa, cette évolution impose de pouvoir surveiller durablement ses immenses espaces maritimes, protéger les infrastructures sous-marines critiques et contribuer davantage aux missions de l’OTAN dans l’Atlantique Nord.
Les futurs sous-marins devront donc être plus nombreux, mais aussi pouvoir opérer beaucoup plus longtemps et bien plus loin que les Victoria, y compris dans des environnements particulièrement exigeants comme le sont les zones polaires. Dès lors, l’objectif du CPSP est bien de permettre à la marine canadienne de disposer d’une véritable capacité sous-marine océanique.
Le gouvernement de Mark Carney évoque ainsi une flotte pouvant atteindre douze sous-marins. Cette formulation mérite toutefois d’être nuancée. Ottawa parle systématiquement de « jusqu’à douze » unités, sans s’engager à ce stade sur un chiffre définitif. Les contraintes budgétaires, mais surtout les difficultés persistantes de recrutement et de fidélisation des équipages pourraient conduire à une cible inférieure. De fait, former suffisamment de sous-mariniers pour armer une flotte trois fois plus importante que l’actuelle constituera un défi sans doute plus complexe que la construction des bâtiments eux-mêmes.
Le choix du Type 212CD
Depuis presque un an déjà, la compétition finale opposait essentiellement deux candidats, l’allemand TKMS avec son Type 212CD (Common Design) et le sud-coréen Hanwha Ocean avec une évolution du KSS-III, qui n’a pour l’instant jamais été exporté. Sur le plan technique, le 212CD constitue une évolution en profondeur du Type 212A déjà exploité par l’Allemagne et l’Italie. Développé conjointement avec la Norvège, le 212CD affiche un déplacement d’environ 2500 tonnes en surface et 2800 tonnes en plongée, avec une longueur proche de 74 mètres pour une largeur d’environ 10 mètres. Il sera mis en œuvre par une petite trentaine de marins et de spécialistes.

Le 212CD adopte une architecture de coque en forme de diamant, en particulier la partie inférieure, afin de déjouer les ondes des sonars actifs adverses. Capables d’atteindre une vitesse maximale de 20 nœuds en plongée, les 212CD doivent être dotés de deux moteurs diesels MTU de la série 4000, de batteries lithium-ion et d’un système de propulsion anaérobie basé sur des piles à combustible fonctionnant à l’hydrogène.
Le bâtiment a également été conçu dès l’origine pour évoluer dans les conditions particulièrement exigeantes de l’Atlantique Nord et des hautes latitudes, un élément naturellement très attractif pour le Canada. Il est armé de six tubes lance-torpilles de 533 mm, et dispose d’un sas plus large pour mettre en oeuvre des plongeurs ou des drones sous-marins.
Mais, au-delà des performances techniques du sous-marin, l’un des principaux arguments de l’offre allemande réside sans doute dans la coopération qu’elle ouvre avec Berlin et Oslo. En effet, à travers cette acquisition, le Canada ne rejoint pas simplement la liste des clients de TKMS, il intègre aussi un programme déjà porté par deux membres de l’OTAN qui exploiteront exactement le même modèle pendant plusieurs décennies, et pourront partager la même chaîne de soutien logistique et programmes d’évolutions technologiques et capacitaires.
Dans un communiqué publié le 7 juillet, le gouvernement norvégien qualifie d’ailleurs le choix canadien de « décision historique » pour les trois pays. Le Premier ministre Jonas Gahr Støre estime que cette coopération permettra de « renforcer les capacités de défense globales de l’OTAN dans le Nord », tandis que le ministre de la Défense Tore O. Sandvik parle d’un partenariat qui « ouvre la voie à une coopération industrielle plus étroite en matière de défense entre la Norvège, l’Allemagne et le Canada ». Le communiqué canadien évoque d’ailleurs le fait que cette entente trilatérale a été discutée dès le mois de mars, après une rencontre entre les dirigeants des trois pays. De quoi envisager, dans le cadre des négociations exclusives en cours, le transfert vers le Canada d’une partie de la production industrielle de tous les Type 212CD, ou du moins de certains équipements.

De plus, les bénéfices attendus dépassent largement la simple production industrielle des sous-marins, puisque la coopération trilatérale pourrait porter sur la formation et l’entraînement commun des équipages, la mutualisation de la maintenance et des stocks de pièces partagés, le développement conjoint des évolutions futures et surtout une coopération opérationnelle renforcée, comme l’a souligné le premier ministre canadien Mark Carney.
Cette logique de standardisation apparaît d’autant plus cohérente que le Canada et la Norvège exploiteront tous deux, à terme, des frégates anti-sous-marines de la famille des T26 britanniques, acquises auprès du Royaume-Uni pour la Norvège et réalisées localement pour le Canada, créant une convergence inédite entre les deux marines nordiques.
Un calendrier particulièrement ambitieux
Un autre facteur qui a pu favoriser l’offre germano-norvégienne portée par TKMS est peut-être le calendrier de livraison annoncé, qui s’avère particulièrement ambitieux. Ottawa souhaite en effet recevoir ses premiers sous-marins dès le milieu des années 2030 afin d’éviter une rupture capacitaire alors que les Victoria approchent de la fin de leur potentiel.
Pour répondre à cette exigence, l’Allemagne et la Norvège ont accepté de réorganiser leurs propres calendriers de production afin de permettre au Canada de recevoir rapidement ses premiers bâtiments. En l’occurrence, les quatre premières livraisons, celles qui permettraient réellement de mettre la classe Victoria à la retraite, sont désormais envisagées avant 2034.

Cet effort politique est loin d’être anodin, et traduit la volonté de Berlin et d’Oslo de faire du Canada un partenaire de premier plan dans le domaine sous-marin. En effet, pour pouvoir livrer quatre bâtiments au Canada avant 2034, et sauf augmentation rapide des cadences de production, il sera sans doute nécessaire de les prélever au sein des cinq ou six premiers navires de la classe. Pour l’heure, il est en effet prévu de livrer les deux premiers 212CD à la Norvège en 2029 et en 2030, puis un premier bâtiment allemand en 2031, un autre sous-marin norvégien en 2033, avant le second allemand en 2034.
La commande canadienne pourrait peut-être pousser à une légère accélération du calendrier de livraison, sachant que TKMS, en plus de son chantier de sous-marins historique à Kiel, a racheté le chantier de Wismar pour accroître ses capacités de production. Mais il est tout de même probable qu’Ottawa soit, les premières années, le principal (si ce n’est le seul) utilisateur du 212CD, en attendant qu’Oslo et Berlin ne soient livrés en nombre à leur tour. En l’occurrence, les besoins allemands sont actuellement loin d’être urgents, puisque ses six Type 212A ont été mis en service entre 2005 et 2016, et sont globalement en excellent état. À l’inverse, les six Type 210 (classe Ula) norvégiens, livrés à la fin des années 1980, ne pourront pas jouer bien longtemps les prolongations. Dès lors, on pourrait s’attendre à ce que le Canada et la Norvège se partagent seuls les premières livraisons du modèle 212CD.
Une compétition très sélective
La question du calendrier de livraison devra être suivie de très près au cours des prochains mois, car le moindre retard industriel pourrait en faire une pierre d’achoppement dans les négociations entre TKMS et Ottawa. En effet, aucun contrat n’ayant été signé pour le moment, Hanwha Ocean reste en lice comme solution de repli pour le gouvernement canadien. En effet, si l’offre germano-norvégienne a été préférée, la candidature sud-coréenne n’a pas démérité pour autant, et semble avoir répondu à tous les prérequis de l’appel d’offres canadien.
Le chantier sud-coréen présentait en effet une proposition très compétitive, reposant sur le KSS-III, un sous-marin plus imposant que le 212CD et offrant un rayon d’action particulièrement important. Déjà en service au sein de la marine sud-coréenne, cette classe bénéficie d’une architecture moderne, de capacités d’emport supérieures et d’un système de lancement vertical permettant notamment la mise en œuvre de missiles de frappe terrestre.

Sur le plan purement industriel, l’offre coréenne apparaissait également assez solide, Hanwha étant globalement très enclin à développer des partenariats locaux avec ses principaux clients militaires. Mais contrairement au dossier allemand, elle n’offrait pas l’intégration dans une communauté d’utilisateurs déjà structurée au sein de l’OTAN, ni les synergies stratégiques qu’apporte le partenariat avec la Norvège. Plus tournée vers le Pacifique que vers l’Arctique et l’Atlantique Nord, la proposition sud-coréenne semblait ainsi, dans son ensemble, un peu moins adaptée aux enjeux géostratégiques actuels du Canada.
Si de nombreux industriels avaient manifesté leur intérêt au lancement du programme, la phase finale s’est donc jouée entre TKMS et Hanwha Ocean. Naval Group, pourtant l’un des grands acteurs mondiaux du secteur avec les Scorpène et Barracuda conventionnels, ne figurait finalement pas parmi les finalistes retenus par Ottawa, alors même que les besoins canadiens s’avéraient assez proches de ceux des Néerlandais, qui ont opté pour le Blacksword Barracuda français pour leur programme Orka. Il faut dire toutefois que le groupe français ne semblait pas spécialement faire du Canada (et de l’Amérique du Nord en général) un prospect prioritaire.
Il est également possible que la marine canadienne ai souhaité privilégier une solution de propulsion basée sur l’AIP, comme le proposait TKMS et Hanwha, plutôt qu’une propulsion misant sur une grande densité de batteries lithium-ion, comme on en retrouve sur les dernières offres françaises ou japonaises par exemple. En effet, si l’AIP permet des patrouilles en plongée plus longues, elle limite cependant la vitesse d’évolution des sous-marins, par rapport aux batteries de haute capacité. Selon les usages tactiques et les contraintes environnementales, chaque solution offre donc des avantages et des inconvénients.
Une flotte de douze sous-marins ?
Maintenant que la phase de négociations exclusive est entamée, la question du format final de la flotte canadienne peut se poser pleinement. Comme nous l’avons déjà évoqué, le gouvernement continue de parler d’une flotte qui comprendra « jusqu’à douze » bâtiments, ce qui constituerait un changement d’échelle spectaculaire par rapport aux quatre Victoria actuels.
Sur le papier, une telle flotte permettrait enfin d’assurer simultanément une présence crédible sur les façades Atlantique, Pacifique et arctique, tout en maintenant plusieurs unités en entretien et en remontée opérationnelle après les arrêts techniques. Mais cette ambition suppose aussi des investissements considérables dans les infrastructures, la maintenance, la formation et surtout les ressources humaines.

Or, la marine canadienne rencontre déjà d’importantes difficultés de recrutement dans plusieurs spécialités. De manière générale, le métier de sous-marinier figure déjà parmi les plus exigeants et les plus difficiles à pourvoir. Même si Ottawa parvenait à financer douze bâtiments, leur armement pourrait constituer le principal facteur limitant leur efficacité opérationnelle sur la durée.
Il conviendra donc de voir ce qu’il ressortira de cette phase de négociation avec TKMS. Assez logiquement, on pourrait s’attendre à une première commande de quatre ou peut-être de six unités, ce qui permettra d’accélérer les livraisons et de remplacer rapidement la classe Victoria. Il s’agira-là déjà d’un défi pour la marine canadienne, qui devrait alors disposer de bâtiments récents et de bonne facture, améliorant drastiquement la disponibilité de sa flotte. Une fois ces unités prises en main, il sera alors sans doute possible d’envisager une seconde commande pour quelques unités supplémentaires. Mais le format final d’une douzaine de sous-marin reste tout de même, en l’état, difficile à envisager.
Une flotte structurante pour le prochain demi-siècle
Au-delà du choix d’une plateforme, le Canada vient surtout de définir le cadre dans lequel sa sous-marinade évoluera loin dans la seconde moitié du XXIe siècle. Face au retour de la compétition stratégique dans l’Atlantique Nord et dans l’Arctique, le pays a privilégié une solution techniquement adaptée, mais surtout très alignée sur ses ambitions industrielles et géopolitiques. Le Type 212CD répond à ces besoins en offrant au Canada non seulement un sous-marin de nouvelle génération, mais aussi l’accès à une communauté d’utilisateurs otaniens appelée à partager entraînement, soutien et évolutions capacitaires pendant plusieurs décennies.
La réussite du programme dépendra toutefois de nombreux facteurs qui restent encore à concrétiser dans le cadre des négociations contractuelles avec TKMS, notamment sur le respect d’un calendrier particulièrement ambitieux, la capacité de l’industrie allemande à absorber une charge de production supplémentaire tout en déléguant une partie de la production au Canada, mais aussi l’aptitude de la marine canadienne à recruter et former les équipages nécessaires. En définitive, le défi auquel fait face Ottawa ne consiste plus seulement à acheter de nouveaux sous-marins, mais bien à reconstruire une véritable force sous-marine crédible, tant sur le plan technique que des compétences, qui sera capable de répondre aux exigences stratégiques d’un environnement maritime et nordique en pleine mutation.