Union européenne: où va l’argent européen destiné au réarmement des 27?

L’Europe s’apprête à lancer le plus vaste effort de réarmement depuis la Guerre froide. Objectif affiché : bâtir une autonomie stratégique et réduire la dépendance envers Washington. Mais derrière les annonces politiques et les plans d’investissements, une autre réalité se dessine.

La guerre en Ukraine a réveillé les sentiments belliqueux de l’Europe. Les 27, pressés par le temps, veulent désormais produire davantage de munitions, renforcer la défense aérienne et accélérer la capacité industrielle militaire. En témoigne le préambule du Livre blanc européen sur la défense (Readiness 2030), qui indique qu’« assumer une responsabilité accrue dans notre propre défense » est la garantie d’une paix durable.

L’Union européenne (UE) a donc adopté en mai 2025 la SAFE (Security Action for Europe), une facilité de prêts pouvant atteindre 150 milliards d’euros destinée à financer des investissements urgents et massifs dans l’industrie européenne de défense. L’idée est simple : fabriquer européen pour devenir moins dépendant des puissances extérieures à l’Europe, telles que les États-Unis.

Mais quelque chose cloche, relève Forbes car l’argent injecté ne crée pas à lui seul des chaînes de production européennes viables. De ce fait, l’Europe a passé les 30 dernières années à réduire ses capacités industrielles militaires. Usines fermées, compétences perdues, lignes de production ralenties : reconstruire une industrie de guerre ne se résume pas à signer des chèques.

Des milliards européens qui partent vers l’étranger

Malgré les discours sur la souveraineté, les capitales européennes continuent donc à se tourner vers des systèmes américains lorsqu’elles cherchent des capacités disponibles rapidement. Dans le même temps, un autre flux d’euros est dirigé vers la Turquie, malgré le fait que les pays extérieurs à l’UE ne peuvent participer aux achats communs qu’à travers un partenariat de sécurité spécifique avec Bruxelles, ce qui n’est pas le cas d’Ankara

La Turquie, par la porte arrière

Alors que l’Europe se portait vers un désarmement, la Turquie a suivi la logique inverse : le pays se classe aujourd’hui onzième exportateur mondial d’armes (SIPRI), avec cinq entreprises dans le classement Defense News Top 100 de 2025. Ses exportations militaires ont atteint un record de 7,1 milliards de dollars en 2024, en hausse de près d’un tiers sur un an, selon la Présidence des industries de défense turque. Des drones (Bayraktar TB2) aux obus de 155 mm — devenus centraux dans la guerre en Ukraine — l’industrie turque produit rapidement et à des coûts inférieurs aux grands systèmes occidentaux (Brookings)

Si la France a défendu l’idée de réserver SAFE au cercle européen et d’exclure les équipements turcs, y compris pour l’Ukraine, d’autres pays européens racontent une autre histoire. Ainsi, l’Allemagne a soutenu une approche plus ouverte et Berlin a relancé une vente d’Eurofighter à la Turquie.

Un contrat piloté par le Royaume-Uni portant sur vingt Typhoon, pour un montant pouvant atteindre 10,7 milliards de dollars, a été signé en octobre 2025. Le fabricant turc Repkon construit désormais une usine d’obus de 155 mm en Allemagne. Baykar a acquis Piaggio Aerospace en Italie et noué un partenariat avec Leonardo. La Pologne et la Roumanie exploitent déjà des drones turcs et rien de cela ne passe par SAFE.

La Turquie et Israël affûtent leurs stratégies pour l’industrie de Défense

Pour Günter Seufert, analyste et ancien directeur du Centre for Applied Turkey Studies à Berlin, interrogé par Forbes, il s’agit d’« un revirement très important, apparu en très peu de temps », qui n’est « pas pleinement partagé par de larges segments de la société allemande ».

Une autre variable pourrait compliquer davantage l’équation : Israël. Selon Seufert, Berlin et Tel-Aviv ont construit des mécanismes allant « bien au-delà des exportations et importations classiques », avec « une production et un partage technologique de long terme, notamment dans les sous-marins ainsi que la défense aérienne et antimissile ».

Et le véritable enjeu se situe précisément là : les technologies. Car la valeur stratégique de ces nouveaux partenariats ne réside plus seulement dans les contrats signés, mais dans les savoir-faire industriels qu’ils impliquent.