Le directeur du renseignement des armées met en garde contre les menaces étrangères : « Ce qui se produit sur le territoire national nous alerte »

Article de Libération .

Le général Aymeric Bonnemaison.

Le général Aymeric Bonnemaison.

La France est au cœur du jeu géopolitique mondial, impliquée dans les conflits majeurs en Ukraine ou Moyen-Orient. En tant que tel, elle est la cible de puissances étrangères, et doit sans cesse adapter ses systèmes de défense aux velléités extérieures, comme le rappelle dans une interview donnée au Point et mise en ligne ce samedi 13 juin, le général Aymeric Bonnemaison, qui a pris la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) en août 2025.

En charge de la contre-ingérence de l’industrie française de défense et des forces armées, le général estime que, de par «ses prises de position» à l’international, concernant l’Ukraine ou «sa posture d’équilibre» au Moyen-Orient, ou par rapport au fait qu’elle est la seule nation de l’Union européenne qui dispose de la dissuasion nucléaire, la France est «très identifiée» par un pays comme la Russie. Mais pas que : le haut gradé cite aussi la Chine ou l’Iran. «Et en matière économique, nos alliés peuvent également se révéler être des compétiteurs», ajoute Aymeric Bonnemaison.

Menace croissante

Les survols de sites interdits ou d’infrastructures critiques sont une menace croissante et les signalements se sont multipliés un peu partout en Europe, entraînant parfois des perturbations majeures comme des suspensions de vols commerciaux dans des aéroports européens en 2025.

Dans une note publique publiée il y a un mois, la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), met en garde aussi sur «une augmentation considérable des prises de vues d’installations sensibles à des fins de repérage. La fin d’année 2025 a été marquée par une augmentation très nette des survols de drones signalés aux abords d’emprises liées à la sphère défense»«Ce qui se produit sur le territoire national nous alerte», concède Aymeric Bonnemaison.

Un survol de drone «n’est pas forcément un repérage en vue d’actions ultérieures d’espionnage, de sabotage ou de subversion pour démontrer la fragilité d’un adversaire», tempère toutefois le général, qui explique à quel point il est compliqué de tirer des enseignements, parfois. «Aujourd’hui, même en appréhendant des télépilotes, l’attribution est rendue compliquée par la sous-traitance, le recrutement d’intermédiaires via Internet. Les Etats dissimulent leurs intentions. Ces faits sont instruits et, le cas échéant, soumis à la justice», développe-t-il.

Le général Bonnemaison pointe en outre la question des sabotages. Certaines opérations contre des sites industriels, «souvent revendiquées par des mouvements antimilitaristes, peuvent être orientées, stimulées ou récupérées opportunément par des services étrangers», expose le militaire. «Dans l’hypothèse d’un engagement majeur (une entrée en guerre), c’est un point d’attention particulier, et ce sont des scénarios que nous anticipons.»

Le général pointe le contexte actuel compliqué, avec les progrès technologiques sans cesse mouvants et l’apparition de l’IA, non sans conséquence pour les acteurs de la défense. Une évolution que ses services surveillent avec «beaucoup d’attention. Nous sommes entrés dans une véritable course de vitesse. L’enjeu est de savoir si ces nouvelles capacités seront utilisées en priorité pour renforcer les défenses ou pour identifier et exploiter les failles chez les autres.»

Les failles nées de l’IA

Mythos, l’IA d’Anthropic employée par l’armée américaine, fait craindre le dévoilement massif de failles informatiques. Le fleuron américain de l’intelligence artificielle a été contraint vendredi par son propre gouvernement de couper l’accès à ses modèles les plus puissants, trois jours après leur lancement, Washington invoquant un risque pour la sécurité nationale dans une décision sans précédent connu.

Pour autant, le général admet qu’il serait compliqué de se passer de certains équipements ou outils de fabrication étrangers, notamment américains. «Nous défendons une autonomie stratégique, synthèse réaliste entre une souveraineté absolue et des dépendances étrangères qui mettent en risque notre liberté d’action. Si on ne veut plus aucune solution étrangère, je crains que cela nous renvoie à des équipements beaucoup moins performants et cela se paiera sur le champ de bataille.»