Nadia Maaref, Tekever France : « l’avenir de la surveillance maritime passe par une combinaison de moyens habités, de satellites et de drones boostés à l’IA »
Rédaction Mer et Marine – 16/06/2026

© TekeverNadia Maaref, directrice générale de Tekever France.
Avant même l’explosion du marché des drones militaires provoquée par la guerre en Ukraine, le groupe européen Tekever s’était déjà imposé comme un acteur singulier, à la croisée de plusieurs univers technologiques. Connue pour ses drones de surveillance AR3 et AR5, l’entreprise d’origine portugaise développe également des capacités dans le domaine spatial, des systèmes de communication satellitaire aux radars à synthèse d’ouverture (SAR), tout en revendiquant une identité centrée sur les systèmes autonomes et l’intelligence artificielle. Et sur l’ensemble de ces marchés, la France joue un rôle essentiel dans la stratégie de l’industriel. Alors que s’ouvre à Paris la nouvelle édition d’Eurosatory, le salon mondial de la défense et de la sécurité, Mer et Marine a pu s’entretenir avec Nadia Maaref, directrice générale de Tekever France.
A l’automne dernier, Tekever recevait les dernières autorisations lui permettant d’implanter une usine de drones en France, plus précisément à Fontanes, au sud de Cahors, dans le Lot. Ce site de 4500 m², qui devrait débuter ses opérations cet été, doit accueillir des chaînes de fabrication de drones à voilure fixe AR3 (environ 25 kg) et AR5 (environ 200 kg), ainsi qu’un Space Lab. Une centaine de personnes devraient y travailler, dont 20 à 40 d’ici la fin de l’année. Proche de l’antenne spatiale de Tekever France, installée à Toulouse en 2024, cette nouvelle usine dispose d’un accès facilité à un aérodrome, et la faible densité de population locale est vue comme un avantage pour réaliser des essais en vol dans un cadre réglementaire très strict vis-à-vis du survol de zones habitées.

Ricardo Mendes, cofondateur et CEO de Tekever, déclarait à l’époque que l’objectif du groupe était clair : « construire en France une colonne vertébrale industrielle souveraine et tournée vers l’export pour les systèmes autonomes dans les domaines de la défense, de la sécurité et du spatial », et ce aussi bien pour le marché militaire que civil.
Au début du mois, alors que l’usine de Cahors vient à peine d’être inaugurée officiellement, Tekever annonçait lors de la 9e édition du somment Choose France, à Versailles, son intention d’étendre son plan d’investissement en France à 200 millions d’euros sur cinq ans, accompagné de la création de 200 emplois hautement qualifiés en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine. Soit le double de ce qui était initialement prévu. De quoi confirmer les ambitions de Tekever dans l’Hexagone, mais aussi de rappeler l’attractivité que représente la France pour les industriels du secteur.
Au-delà de ses capacités industrielles, Tekever cherche surtout à se positionner comme un fournisseur de systèmes autonomes complets. Si ses drones AR3 et AR5 constituent aujourd’hui la partie la plus visible de son activité, le groupe investit également dans l’intelligence artificielle, les capteurs avancés, les communications satellitaires et les technologies spatiales. Une stratégie qui vise à proposer des chaînes de renseignement et de surveillance intégrées, capables de combiner données aéroportées, spatiales et algorithmes d’analyse automatisée.
Cette approche trouve un écho particulier dans le domaine maritime. Face à l’immensité des espaces à surveiller et à la multiplication des menaces (trafics illicites, pêche illégale, protection des infrastructures critiques ou surveillance des approches maritimes), les drones et les systèmes autonomes apparaissent comme des outils de plus en plus attractifs pour les marines, garde-côtes et administrations civiles. La capacité à fusionner les données issues de différentes plateformes devient alors un facteur clé pour améliorer la connaissance de la situation maritime tout en maîtrisant les coûts opérationnels.
En amont du salon Eurosatory qui a ouvert ses portes lundi 15 juin au Parc des expositions de Villepinte, Nadia Maaref, directrice générale de Tekever France, revient avec Mer et Marine sur la place croissante des systèmes autonomes dans les opérations maritimes, le rôle central de l’intelligence artificielle et les évolutions qu’elle anticipe pour les années à venir.

MER ET MARINE: Avant de parler de Tekever, pouvez-vous revenir sur votre parcours et les étapes qui vous ont conduite à prendre la direction de Tekever France ?
NADIA MAAREF: J’ai un parcours d’origine technique, un doctorat en électronique et un diplôme d’ingénieur en télécommunications, donc je viens vraiment du monde de la technique et de l’ingénierie, plutôt sur des sujets de type radar, donc pas vraiment des drones ou de l’aéronautique. J’ai un peu travaillé dans ce domaine pendant mes premières années, en recherche, essentiellement. Ensuite, j’ai fait une dizaine d’années dans le monde du spatial, dans des secteurs avals du spatial plus précisément, en l’occurrence les services à base de données satellites, notamment pour la sécurité maritime. J’ai alors dirigé des équipes chez CLS, qui est un acteur toulousain bien connu. Au cours de ces années chez CLS, nous avions monté un partenariat avec Tekever, afin d’établir une complémentarité entre satellites et drones, particulièrement pertinente dans le cadre de la surveillance maritime. C’est comme ça que j’ai connu Tekever, et c’est tout naturellement que je les ai rejoints en 2022 pour monter la filiale française et faire grandir Tekever sur le marché français. Étant donné mon parcours, c’est vrai qu’aujourd’hui, la filiale française évolue à la fois dans le spatial et dans les drones.
Effectivement, même si Tekever est une entreprise souvent associée à sa gamme de drones, notamment les AR3 et AR5, elle se présente également comme un acteur de la collecte et de l’exploitation de données, mais aussi comme une entreprise du secteur spatial. Comment définissez-vous aujourd’hui le cœur de métier du groupe ?
Le cœur de métier, ce sont les systèmes autonomes, que ce soit dans le spatial ou dans l’aérien. Nous sommes des spécialistes des systèmes autonomes, qui sont dopés à l’IA, d’où notre empreinte, je dirais, du monde du software, et c’est vraiment sur cette identité-là que nous nous développons sur les différents marchés, civils ou militaires.
Les missions maritimes semblent occuper une place significative dans votre activité, que ce soit via les systèmes de drones ou les systèmes spatiaux. Quels sont aujourd’hui les principaux usages de vos systèmes dans le domaine de la surveillance maritime ?
Nos drones AR3 et AR5 sont des drones ISR, autrement dit des appareils destinés à réaliser des missions de surveillance, d’identification et de reconnaissance dans différents types d’environnements, y compris en environnement maritime et littoral.
Pour les opérateurs civils, ces drones servent à remplir des missions d’action de l’État en mer, par exemple la lutte contre la pêche illégale, l’immigration illégale, la surveillance environnementale, du suivi des mammifères marins à la détection de pollutions maritimes… Ils peuvent également servir à la surveillance et l’inspection d’infrastructures, à terre ou offshore.
Dans le militaire, ils seront surtout utilisés pour de la reconnaissance, de la localisation et du suivi de cibles, des missions sur lesquelles nos drones ou nos produits sont les plus utilisés.
Du côté des systèmes spatiaux, une grande partie de nos activités n’a pas de lien direct avec le maritime. C’est le cas notamment de nos systèmes de communication entre satellites, qui est une activité historique du groupe, sur laquelle nous avons une expertise très pointue. Mais nous avons aussi développé une compétence en sous-système SAR, autrement dit des imageurs radar, initialement au Portugal, puis quelques années plus tard en France, au sein de la filiale française. C’est à ce titre que nous avons été sélectionnés par la DGA et le CNES dans le cadre du programme de démonstrateur DESIR (Démonstrateur des Éléments Souverains d’Imagerie Radar), qui vise à réaliser une première capacité souveraine française de satellites à radar à synthèse d’ouverture (SAR). Tekever sera justement responsable de l’antenne active SAR de ce satellite qui devra être lancé en 2029. Les applications de DESIR seront duales, servant aussi bien à la reconnaissance militaire qu’à la surveillance environnementale, la gestion de crise ou la surveillance maritime.
Est-ce que vous avez aussi des ambitions dans le domaine des drones maritimes, qu’ils soient de surface ou sous-marins ? Voire dans le domaine des drones terrestres ?
Aujourd’hui, ce type d’extension vers d’autres milieux, que ce soit maritimes ou terrestres n’en est qu’à l’état de R&D. Mais oui, effectivement, ce sont des choses que l’on regarde. À partir du moment où on fait des systèmes autonomes aériens, on est aussi capable d’extrapoler vers du maritime et du terrestre, même s’il y a des particularités et des singularités propres à chaque milieu qu’il faut traiter. Ce sont effectivement des sujets qui, aujourd’hui, sont poussés par les équipes de R&D, donc à des TRL assez bas pour le moment.

Quelles sont les spécificités techniques et opérationnelles qu’impose l’environnement maritime dans l’exploitation de drones aériens ?
En réalité, au-delà des contraintes liées à la « marinisation » des drones, ce qui est particulièrement important lorsqu’on s’adresse au secteur naval et maritime, c’est la capacité à opérer à grande distance et sur de longues durées. Pour être réellement utiles dans cet environnement, les drones doivent disposer d’une forte endurance et d’une grande élongation, car le milieu maritime couvre des espaces extrêmement vastes.
C’est précisément sur ce point que nos produits sont particulièrement adaptés. Nous développons des drones qui figurent parmi les plus endurants du marché dans leurs catégories respectives, avec des autonomies pouvant dépasser 10 heures selon les charges utiles embarquées. Ils sont également capables de parcourir plusieurs centaines de kilomètres grâce à des systèmes de communication variés permettant de s’affranchir de la simple liaison radio en ligne de visée.
Finalement, notre présence remarquée dans le domaine maritime résulte davantage de l’adéquation des capacités de nos drones aux besoins spécifiques de cet environnement que des contraintes techniques imposées par celui-ci.
Vos drones peuvent également être embarqués et mis en œuvre depuis des navires ?
Oui, tout à fait. Nous avons déjà mené plusieurs essais et campagnes en mer. Dès la fin de l’année dernière, nous avons notamment réalisé une expérimentation avec la Marine nationale à bord d’un porte-hélicoptères amphibie, le Dixmude. Dans ce cas précis, il s’agissait de l’AR3 EVO, notre drone capable de décoller et d’atterrir verticalement.
Nous avons également des réflexions en cours concernant l’embarquement de l’AR5. Toutefois, ses dimensions et ses performances impliquent la mise en œuvre depuis des bâtiments de grande taille.

Les marines et garde-côtes doivent surveiller des espaces toujours plus vastes avec des moyens parfois contraints. Dans quelle mesure les drones que vous proposez peuvent-ils aujourd’hui compléter ou transformer les dispositifs de surveillance existants ?
Aujourd’hui, le drone intervient avant tout en complément des moyens existants, qu’il s’agisse des satellites ou des systèmes de surveillance côtiers. Ces derniers ont naturellement une portée limitée, alors qu’un drone capable d’opérer à plusieurs centaines de kilomètres de son point de départ offre une capacité d’extension considérable.
La complémentarité avec les satellites est également très forte. Les satellites fournissent une première information et permettent d’orienter les recherches, mais ils ne peuvent pas assurer une présence continue au-dessus d’une même zone. Le drone, grâce à son endurance, apporte cette capacité de persistance indispensable pour suivre une situation dans la durée.
Dans le cadre de missions de garde-côtes, nous effectuons généralement des patrouilles dans des zones d’intérêt afin de détecter des activités suspectes ou des événements particuliers. Une fois une cible identifiée, le drone peut rester sur zone jusqu’à l’arrivée des moyens d’intervention, qu’il s’agisse d’un navire de garde-côtes, d’un aéronef habité ou d’autres unités chargées de procéder à l’identification, à l’arraisonnement ou à la collecte de preuves.
Le drone joue donc un rôle d’extension et de permanence de la surveillance. Lorsqu’il est déployé depuis un navire, comme un porte-hélicoptères, il permet d’étendre considérablement la portée des capteurs embarqués et d’améliorer la connaissance de la situation tactique.
Au final, la combinaison la plus efficace repose sur la complémentarité entre satellites, drones et moyens habités. Les satellites assurent la détection initiale et la surveillance globale, les drones fournissent la persistance sur zone, tandis que les aéronefs et navires habités réalisent les actions nécessitant une intervention humaine. C’est cet ensemble qui permet d’obtenir une vision complète et continue de la situation maritime.

Tekever intervient également dans des missions civiles, notamment autour de la surveillance des frontières, de la lutte contre les trafics ou de la protection des infrastructures critiques. Avez-vous constaté une évolution de ces besoins ces dernières années ?
Oui, nous constatons une hausse très nette de la demande pour des missions de surveillance côtière et offshore réalisées par drones.
Cette évolution s’explique d’abord par des considérations économiques. Les drones sont significativement moins coûteux à mettre en œuvre que des aéronefs habités, avions ou hélicoptères. Parallèlement, les performances des charges utiles embarquées progressent rapidement. Les capteurs optroniques miniaturisés atteignent aujourd’hui des niveaux de performance qui réduisent progressivement l’écart avec les systèmes plus lourds traditionnellement installés sur les plateformes habitées.
L’autre facteur majeur concerne la gestion du risque. En utilisant des drones, les opérateurs restent dans des environnements sécurisés et ne sont pas exposés directement aux menaces présentes dans la zone d’opération. C’est notamment le cas de certaines missions que nous réalisons pour des acteurs du secteur pétrolier et gazier en Afrique de l’Ouest, où les équipes de conduite demeurent dans des sites protégés tandis que les drones assurent la surveillance à distance.
Au-delà de l’avantage économique, le drone permet donc également de réduire très fortement les risques humains. La combinaison de ces deux facteurs, coût d’exploitation réduit et limitation de l’exposition des équipages, explique l’intérêt croissant des acteurs civils et institutionnels pour ce type de solutions.
L’intelligence artificielle occupe une place croissante dans le traitement des données issues des capteurs. Quels gains opérationnels apporte-t-elle concrètement aux utilisateurs ?
L’intelligence artificielle est véritablement au cœur de notre stratégie. Si nous avons fait ce choix, c’est parce que nous sommes convaincus qu’elle va continuer à évoluer très rapidement et à apporter toujours davantage de valeur à nos utilisateurs. D’ailleurs, les progrès sont aujourd’hui si rapides qu’il est difficile de prédire avec précision ce que seront les capacités disponibles dans quelques mois seulement.
Chez Tekever, l’IA est déjà utilisée à tous les niveaux. Pour l’utilisateur final, elle intervient notamment dans tout ce qui relève de l’autonomie de nos plateformes : le pilotage et la gestion du vol, la conduite de mission, la détection d’événements d’intérêt ou encore le croisement d’informations provenant de différentes sources.
Mais l’IA ne se limite pas à ce que voit directement l’opérateur. Elle joue également un rôle important dans notre fonctionnement interne, notamment pour optimiser nos processus industriels et notre manière d’opérer. Cela nous permet d’accroître notre capacité de production et de répondre à l’augmentation de la demande tout en restant efficaces et réactifs.
Chez Tekever, l’intelligence artificielle n’est donc pas simplement un mot à la mode. C’est une technologie que nous utilisons à tous les étages de l’entreprise, aussi bien dans les capacités offertes au client que dans les mécanismes qui lui permettent de bénéficier d’un service plus performant sans nécessairement en voir directement les ressorts.
Sur les applications maritimes, il y a des usages particuliers de l’IA, notamment pour l’ISR ?
Dans le domaine maritime, l’un des principaux apports de l’IA concerne la reconnaissance automatique de cibles d’intérêt ainsi que leur classification. Cette capacité est aujourd’hui essentielle dans les missions ISR, même si elle est devenue relativement classique dans les systèmes modernes.
L’apport le plus intéressant réside toutefois dans l’analyse temporelle des informations collectées. Lorsque nous opérons sur une zone donnée, nous y revenons quotidiennement ou à intervalles réguliers. L’intelligence artificielle permet alors de comparer la situation de surface entre différentes observations, d’identifier les évolutions, de suivre les déplacements des navires et de constituer progressivement des bases de données regroupant bâtiments, comportements et événements observés.
Toute cette connaissance accumulée nourrit ensuite la conduite de mission et la prise de décision. Elle permet notamment d’orienter plus efficacement les opérations du lendemain ou les missions suivantes en mettant en évidence les changements intervenus sur la zone surveillée.
Au-delà de l’analyse ISR, l’IA joue également un rôle essentiel dans les opérations impliquant plusieurs drones. Les capacités de vol en essaim reposent largement sur ces technologies, qui permettent aux plateformes de s’adapter automatiquement à la mission confiée, aux charges utiles embarquées et à la situation opérationnelle rencontrée.
Dans un contexte plus militaire, si un drone venait à être perdu ou indisponible au sein de l’essaim, l’intelligence artificielle permettrait de reconfigurer automatiquement le dispositif afin de maintenir la meilleure couverture possible de la zone surveillée. L’objectif est de maximiser en permanence l’efficacité collective de l’essaim en fonction des moyens disponibles et des besoins de la mission.
Quels sont aujourd’hui les secteurs maritimes et de sécurité que Tekever cible en priorité ?
Notre priorité reste clairement la sécurité et la défense. La défense constitue évidemment un marché majeur pour nous, mais dans le domaine civil nous nous concentrons avant tout sur les missions liées à la sécurité au sens large, plutôt que sur d’autres applications civiles.
Cela inclut notamment la surveillance maritime, la protection des infrastructures, mais aussi des missions de sécurité civile comme la lutte contre les feux de forêt. Nous avons par exemple des contrats en cours au Canada, où les immenses espaces forestiers se prêtent particulièrement bien à l’emploi de drones à longue endurance.
Dans ce type de mission, nos systèmes apportent une réelle valeur ajoutée grâce à leur capacité à couvrir de vastes zones pendant de longues périodes. Ils viennent alors compléter les moyens traditionnels, comme les hélicoptères.
On parle beaucoup aujourd’hui de MUM-T (Manned-Unmanned Teaming). Avez-vous déjà expérimenté ce type de coopération entre drones et aéronefs habités ?
Oui, des essais ont déjà été réalisés. En revanche, nous ne disposons pas aujourd’hui de contrats opérationnels impliquant le largage de drones depuis d’autres aéronefs ou l’emploi de drones-mères déployant d’autres drones.
En revanche, les logiques de teaming existent déjà dans certaines de nos opérations. C’est notamment le cas dans le cadre de la surveillance de la Manche que nous réalisons en tant que prestataire de service pour le Home Office, le ministère britannique de l’Intérieur.
Sur cette mission, nos drones travaillent en coordination avec les avions de patrouille de l’administration britannique. Il existe donc déjà une véritable coopération entre moyens habités et non habités.
Aujourd’hui, cette coordination repose essentiellement sur l’organisation des opérations et le partage d’informations. Elle n’est pas automatisée ni pilotée directement par l’intelligence artificielle, mais elle illustre déjà concrètement ce que peut apporter le teaming entre plateformes habitées et drones dans des missions de surveillance de grande ampleur.

Comment voyez-vous évoluer la place des drones et des systèmes autonomes dans les marines au cours des prochaines années ?
Je pense que le monde naval va évoluer de plus en plus vers l’emploi de systèmes autonomes, comme c’est déjà le cas dans les autres segments qui nous intéressent, qu’il s’agisse des drones aériens, de surface ou sous-marins.
La raison est assez simple : les capacités des drones, couplés à l’IA, progressent aujourd’hui à une vitesse impressionnante. Or, ce qui compte avant tout, ce sont les capacités opérationnelles qu’ils apportent. Dans ce domaine, les drones atteignent désormais des niveaux de performance qui se rapprochent de ceux de plateformes plus lourdes et habitées, tout en évitant d’exposer des équipages.
Cela ne signifie pas qu’ils remplaceront les grands bâtiments de combat. Il y aura toujours besoin de frégates, de porte-hélicoptères ou de porte-avions. En revanche, ils vont prendre à leur compte une partie croissante des missions et permettre aux marines d’employer leurs moyens habités de façon plus efficace.
Les conflits récents ont également montré que les drones étaient particulièrement adaptés pour répondre à de nouvelles typologies de menaces. C’est pourquoi ils vont occuper une place croissante dans les dispositifs navals.
Le corollaire de cette évolution est évidemment le développement des capacités de lutte anti-drone. À mesure que les drones deviennent eux-mêmes une menace crédible, les marines devront également se doter des moyens nécessaires pour les détecter, les suivre et les neutraliser.
Les drones sont souvent présentés comme une réponse aux difficultés de recrutement et aux tensions sur les effectifs que connaissent de nombreuses marines. Partagez-vous cette analyse ?
Oui, dans une certaine mesure. Les drones deviennent de plus en plus faciles à opérer, notamment grâce aux progrès de l’intelligence artificielle. Je compare souvent cela à l’évolution de l’automobile : une partie croissante des tâches est automatisée, et la promesse de la voiture autonome laisse penser que, dans quelques années, il ne sera même plus nécessaire de passer le permis de conduire.
Pour les opérateurs militaires, cela signifie que l’enjeu n’est pas tant de recruter massivement de nouveaux personnels que de faire évoluer les postes existants vers ces nouveaux outils. Cette transition est d’ailleurs généralement bien accueillie par les jeunes générations. Les jeunes militaires sont souvent très à l’aise avec ces technologies et particulièrement motivés à l’idée de mettre en œuvre des systèmes autonomes.
L’autre aspect important est qu’un même opérateur peut superviser plusieurs drones simultanément. C’est un enseignement que l’on retrouve notamment dans le retour d’expérience ukrainien, où nos systèmes ont largement fait leurs preuves. Cela permet de réaliser des économies d’échelle sur le plan humain, notamment dans un contexte de conflit où il faut pouvoir conserver une capacité d’action dans la durée, sans pour autant disposer d’effectifs illimités.
Les drones permettent donc d’envisager la question des ressources humaines sous un angle différent. De nouvelles compétences resteront nécessaires, en particulier pour assurer l’interopérabilité entre les drones et les autres systèmes, puisqu’une partie des fonctions est désormais automatisée. Mais ces compétences sont très alignées avec les attentes et les aptitudes des nouvelles générations. Je pense que cela va dans le sens de l’histoire.
Propos recueillis le 12 juin 2026 par Yannick Smaldore.