Rafale : comment la France prépare sa réponse aux superchasseurs du futur
Publié le 24 juillet 2026 à 11h13 • Par Denis Mayet
MBDA, Safran, Dassault, Thales : quatre industriels français mobilisés sur le Rafale F5.

Paris a choisi de ne pas remplacer le Rafale. À la place, elle le transforme, en porteur de missiles nucléaires hypersoniques, en chef d’orchestre de drones furtifs, en plateforme de combat connectée capable d’orchestrer une bataille à distance. Cette décision engage des milliards d’euros sur un horizon 2035 face à des appareils adverses qui n’existent pas encore. Tout repose sur un pari : qu’un avion de trente ans, suffisamment réinventé, tienne le rang d’une puissance aérienne de premier plan.
Un missile nucléaire qui change tout
Le 10 juin 2026, la Direction générale de l’armement a annoncé avoir signé avec MBDA, huit jours plus tôt, le contrat de développement de l’ASN4G, le futur missile nucléaire français de quatrième génération, destiné à remplacer l’armement actuel de la dissuasion aéroportée. La mise en service est fixée à l’horizon 2035. Son porteur sera le Rafale dans sa version la plus modernisée, baptisée standard F5. Ses opérateurs désignés : les Forces aériennes stratégiques et la composante aéronavale de la dissuasion nucléaire française.
L’État ne communique pas publiquement sur les performances de l’engin. Les médias spécialisés avancent un ordre de grandeur de Mach 5 à Mach 7 et une portée supérieure à 1 000 kilomètres, des estimations qui, si elles se confirment, placeraient l’ASN4G dans une catégorie sans commune mesure avec l’ASMPA-R qu’il remplacera. Ce que la DGA confirme, en revanche, c’est la finalité : rendre le missile impossible à intercepter par les systèmes de défense antimissile les plus modernes. Ces systèmes, précisément, sont ce que les grandes puissances développent pour protéger leurs territoires à mesure qu’elles conçoivent leurs chasseurs de nouvelle génération.
Par ce seul contrat, le Rafale F5 devient l’avion central de la dissuasion nucléaire aéroportée française pour la décennie 2030.
Pourquoi Paris ne construit pas un nouvel avion
Le ministère des Armées a officiellement lancé le standard F5 en octobre 2024. Un « standard », dans le vocabulaire de l’aviation militaire, désigne une version profondément mise à jour d’un avion existant : nouveaux logiciels, nouveaux capteurs, nouveaux armements, sans changer la cellule de base. Le document de lancement décrit un Rafale capable d’emporter un missile nucléaire hypersonique, de coopérer avec un drone furtif de combat et d’intégrer des briques d’intelligence artificielle souveraine, autant d’attributs que l’on associe précisément aux programmes de chasseurs de sixième génération les plus avancés : des appareils conçus pour être quasi invisibles aux radars, capables de piloter des drones depuis les airs et d’exploiter l’intelligence artificielle en temps réel. Pour un Rafale entré en service en 2004 dans la Marine nationale, puis en 2006 dans l’Armée de l’Air et de l’Espace, c’est une ambition considérable.
Les documents budgétaires sont explicites sur ce choix : la France ne prévoit pas de concevoir un successeur au Rafale avant les années 2040.
L’actualisation 2026 de la loi de programmation militaire, le texte qui fixe le budget de la défense française sur plusieurs années, a rehaussé de 36 milliards d’euros l’effort de défense sur la période 2024-2030, portant l’enveloppe totale à 436 milliards. Le Rafale F5 y figure comme priorité identifiée.
Le standard F4, actuellement en cours de déploiement, avait déjà franchi un premier seuil : meilleure connectivité, intégration élargie des armements et capteurs, premières capacités de combat collaboratif. Le F5 multiplie ces chantiers simultanément et à une autre échelle.
Le moteur qui rend tout le reste possible
Au Salon du Bourget 2025, Safran a lancé officiellement le programme M88 T-REX, une version à puissance augmentée du moteur M88 qui équipe le Rafale depuis ses débuts. Le groupe aéronautique a confirmé une poussée portée à 9 tonnes en régime de postcombustion, c’est-à-dire avec injection de carburant supplémentaire pour un pic de puissance, soit environ 20 % de plus que le M88 actuel, dans les mêmes dimensions et avec la même logique modulaire.
Ce gain répond à une nécessité mécanique. Le Rafale F5 sera plus lourd : nouveaux capteurs, réservoirs conformes, charges utiles alourdies, et surtout les contraintes propres à l’emport de l’ASN4G modifient en profondeur l’équation de masse et de puissance. Les programmes de sixième génération, qu’ils soient américains ou britanniques, partent d’une feuille blanche et dimensionnent leur propulsion dès l’origine pour ces charges. Safran, lui, doit obtenir le même résultat sur la structure d’un avion existant, d’où les 20 % de poussée supplémentaire dans un encombrement identique.
Safran a précisé que le calendrier du M88 T-REX est aligné sur celui des futures évolutions du Rafale. Le motoriste ne développe pas un moteur en cherchant un avion : il livre une brique dont la commande est déjà passée.
Détecter plus vite que l’adversaire ne vise
Le ministère des Armées a confirmé que le standard F5 intégrera un nouveau radar ainsi que des capacités accrues de connectivité et de fusion de données, la capacité à agréger en temps réel des informations provenant de sources multiples pour donner au pilote une image unifiée du champ de bataille.
Le F-47, le nouveau chasseur américain de sixième génération confirmé par le Pentagone, le GCAP (Global Combat Air Programme, le programme commun du Royaume-Uni, de l’Italie et du Japon) ou le NGF européen visent tous la furtivité extrême : une signature radar si réduite que l’appareil devient difficile à détecter et à cibler. Le Rafale n’a pas été conçu pour cela. Paris fait un autre choix : dominer le spectre informationnel plutôt que de disparaître dedans.
Un avion qui détecte, fusionne et partage l’information plus vite que son adversaire peut compenser une signature radar plus élevée que celle des appareils furtifs. Ce raisonnement tient dans des environnements où la guerre électronique, la capacité à brouiller, aveugler ou saturer les systèmes adverses, joue à plein. Il est plus fragile dans un face-à-face avec un appareil qui cumule furtivité et supériorité informationnelle. C’est la tension que le F5 ne résoudra pas entièrement.
L’intelligence artificielle, sous contrôle français
En novembre 2025, Dassault Aviation et Thales ont officialisé un partenariat stratégique via cortAIx, un programme d’accélération technologique commun, pour développer une intelligence artificielle qualifiée, dans les deux communiqués, d’« IA contrôlée et supervisée, souveraine, sûre et de confiance », destinée à l’aéronautique de défense. Les fonctions visées couvrent l’observation, l’analyse de situation, l’aide à la décision, la planification et la conduite de mission.
Début 2026, Dassault Aviation a annoncé son investissement dans Harmattan AI, dans le cadre d’une levée de fonds de 200 millions de dollars, pour accélérer l’intégration de technologies d’autonomie contrôlée dans les systèmes de combat aérien. Deux démarches lancées à six semaines d’intervalle, sur le même périmètre fonctionnel. L’intelligence artificielle embarquée figure au cœur des programmes de sixième génération : c’est précisément sur ce terrain que Paris refuse de dépendre d’une technologie étrangère.
L’adjectif « souverain » a ici un sens opérationnel précis. Pour la composante nucléaire, les algorithmes, les données d’entraînement et les architectures logicielles ne peuvent pas dépendre de fournisseurs extérieurs, quels qu’ils soient. C’est une contrainte de doctrine, antérieure à toute décision industrielle.
Concrètement, cette IA doit assister le pilote dans la priorisation des menaces, orchestrer des capteurs multiples, coordonner des plateformes sans équipage. Elle augmente les capacités du pilote, elle ne se substitue pas à ses décisions. Sur les choix engageants, le pilote garde la main.
Le drone qui fait ce que le Rafale ne peut pas faire seul
Le ministère des Armées a confirmé que le standard F5 sera accompagné d’un drone furtif de combat issu des travaux réalisés autour du nEUROn, un drone de démonstration développé par Dassault Aviation en coopération européenne, qui a démontré sa capacité à voler de façon autonome et discrète au milieu des années 2010.
L’architecture visée : le Rafale habité agit comme chef d’orchestre, le drone pénètre des zones défendues que l’avion ne traverserait pas seul. Américains et Britanniques construisent des concepts similaires, le CCA (Collaborative Combat Aircraft) conçu pour accompagner le F-47, le drone ailier prévu pour le Tempest, le futur chasseur britannique. Sur ce point précis, Paris cherche à ne pas accuser de retard sur ses concurrents.
Un drone furtif capable de pénétration avancée, opérant sous commandement du F5, peut partiellement compenser ce que la structure de l’avion n’offre pas par elle-même en matière de discrétion radar. Dassault Aviation et le ministère des Armées n’ont pas encore donné de désignation officielle publique à ce programme, ni publié de calendrier formel détaillé.
3,5 milliards d’euros des Émirats à compenser
Plusieurs sources de presse spécialisée concordent : les Émirats arabes unis ont renoncé à participer au financement du standard F5, à la suite de divergences avec Paris sur le partage de technologies sensibles. Le schéma envisagé aurait représenté environ 3,5 milliards d’euros sur un total de développement estimé à 5 milliards, des chiffres issus de la presse spécialisée, non de documents officiels publiés par l’État.
Abu Dhabi est un client historique du Rafale depuis le contrat de 80 appareils signé en 2021. Un accord de co-financement du F5 aurait eu une logique industrielle et financière évidente pour les deux parties.
Paris a refusé de céder sur les briques jugées les plus sensibles : les systèmes optiques et de vision avancés, les outils de brouillage et de neutralisation électronique, les logiciels critiques. Ce sont précisément les technologies qui font la différence dans la compétition avec les appareils de nouvelle génération, et que la France entend garder hors de tout partage, y compris avec ses clients les plus proches. La France finance donc seule une charge budgétaire nettement plus lourde, ce qui expose le programme aux aléas des arbitrages de long terme, d’autant que la loi de programmation militaire révisée, même en hausse, ne garantit pas des enveloppes intégralement préservées sur dix ans.
En attendant un successeur que personne n’a encore commandé
Le 8 juin 2026, Friedrich Merz et Emmanuel Macron ont convenu de « ne plus poursuivre la construction d’un avion de combat commun ». C’est le NGF, le New Generation Fighter, le chasseur franco-allemand de sixième génération qui devait remplacer le Rafale à l’horizon 2040, qui est abandonné. Les autres piliers du SCAF, notamment le réseau numérique sécurisé reliant avions, drones et satellites, restent formellement en discussion entre Paris et Berlin.
Neuf ans de négociations, aucun prototype, 100 milliards annoncés, zéro avion.
Deux fractures expliquent l’échec. Sur la direction industrielle d’abord : Dassault réclamait la responsabilité principale sur l’ensemble du programme ; Airbus Defence & Space, la division militaire d’Airbus, exigeait une répartition à égalité que Paris jugeait incompatible avec toute gestion efficace du projet. Sur les missions ensuite : le 18 février 2026, dans un podcast, le chancelier Merz avait dit : « Les Français ont besoin d’un avion capable de transporter des armes nucléaires et d’opérer à partir d’un porte-avions. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin dans l’armée allemande. » Sur ces deux points, aucun des deux camps n’avait les moyens politiques de céder.
Le 10 juin, à la tribune du Sénat, la ministre des Armées Catherine Vautrin a affirmé que la France avait la capacité de concevoir seule un successeur au Rafale d’ici 2040, en s’appuyant sur « Dassault, Safran, Thales et tout l’écosystème » français, qu’elle a qualifié de « seule équipe en Europe en capacité de produire un avion de chasse de manière totalement autonome ».
La déclaration dit l’essentiel sur la situation réelle : un programme existe dans les discours, pas encore dans les contrats.
Pendant ce temps, le F-47 vole, le GCAP avance, et l’Allemagne négocie déjà avec Saab, le constructeur suédois du Gripen, pour un appareil de sixième génération sans Dassault. Le Rafale F5, avec son missile hypersonique, son drone compagnon et son intelligence artificielle souveraine, est la seule réponse française certaine à ces programmes pour les vingt années qui viennent, non pas parce que Paris l’a voulu ainsi, mais parce que l’alternative européenne vient de s’effondrer.