Dassault prépare un Rafale F5 aveugle aux radars adverses

Par Denis Mayet

Sans activer son radar, le Rafale F5 devra détecter, pister et engager des cibles furtives par infrarouge. La Direction générale de l’armement (GDA) teste l’optique depuis mars 2024.

Dassault prépare un Rafale F5 aveugle aux radars adverses
© Rafale F5 et drone de combat (Photo Dassault Aviation)

Le prochain standard du Rafale embarquera un capteur conçu pour détecter et engager des appareils furtifs sans activer le radar, une capacité que Dassault Aviation résume sous le nom de « silent killer ». Ce n’est pas une promesse de salon aéronautique : la Direction générale de l’armement teste depuis mars 2024 l’optique infrarouge qui doit permettre ce saut capacitaire. Derrière le slogan, il y a une question militaire précise : comment frapper un avion que le radar ne voit plus ?

Un missile sans radar, à plus de cent kilomètres

Un responsable du programme Rafale chez Dassault Aviation a décrit le futur système optronique du standard F5 comme un capteur de « très longue portée » capable de détecter des cibles « potentiellement furtives » en infrarouge, puis de tirer le missile. L’expression employée dans l’entretien accordé à Areion24 est sans ambiguïté : « silent killer ». Elle désigne une philosophie d’emploi précise : voir sans se faire voir, engager sans émettre.

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Le site officiel consacré au Rafale précise les paramètres visés. Au standard F5, le télémètre laser de l’Optronique Secteur Frontal, l’OSF, le bloc optique logé sous le nez de l’avion, doit porter à plus de 100 kilomètres afin de permettre l’engagement d’une cible aérienne avec le MICA-NG, le missile air-air longue portée de nouvelle génération de l’armée de l’Air française, sans activation du radar. La résolution attendue doit permettre de poursuivre des appareils de type Su-57 russe ou J-20 chinois, et de mieux distinguer une cible réelle d’un leurre thermique.

Cela inverse l’ordre des opérations. Dans le schéma classique, le radar détecte, le missile engage. Avec l’OSF du F5, le capteur infrarouge détecte, suit, classe et nourrit la solution de tir, sans que le Rafale ait produit le moindre signal radio détectable par l’adversaire.

Les avions dits furtifs, F-22 et F-35 américainsSu-57 russe, J-20 chinois, ont précisément été conçus pour rendre ce schéma classique inopérant. Leur cellule est sculptée pour dévier les ondes radar, leurs matériaux les absorbent, leurs armements sont logés à l’intérieur pour éviter toute réflexion parasite. L’objectif est de réduire leur surface équivalente radar, la mesure de ce qu’un radar perçoit d’un avion, exprimée comme la surface d’un objet qui réfléchirait autant d’ondes, au point de rendre l’avion quasi indétectable avant qu’il soit à portée de tir.

Un avion furtif brûle pourtant du kérosène. Ses réacteurs chauffent. Sa cellule, soumise aux frictions de l’air, crée des contrastes thermiques mesurables. Aucun revêtement ne supprime cette signature infrarouge : il peut l’atténuer ou la gérer, pas l’annuler.

Un capteur infrarouge passif exploite précisément cet écart. Il n’envoie aucune onde ; il accumule les données thermiques que la cible émet malgré elle. Un Su-57 en postcombustion à haute altitude devient, pour un système IRST, Infrared Search and Track, soit un système de recherche et de poursuite par infrarouge, correctement calibré, une source de chaleur identifiable à des dizaines de kilomètres, indépendamment de sa discrétion radar.

L’OSF : une capacité qu’on a failli perdre

L’Optronique Secteur Frontal existe sur le Rafale depuis les premières versions de l’appareil. Dans sa configuration originelle, il associait une caméra télévisuelle haute résolution, un télémètre laser et une voie infrarouge. Le site officiel du Rafale indique qu’il permettait d’identifier des objectifs à plus de 50 kilomètres, avec une fonction de veille et de poursuite longue distance sans émission radar.

Le standard F3-O4T a supprimé la voie infrarouge au profit d’un capteur TV amélioré. Cette parenthèse a duré plusieurs années, sans explication publique détaillée de la part de Dassault ou de la DGA.

Le standard F4 a corrigé cet écart en réintroduisant un IRST au sein de l’OSF, avec pour objectif déclaré le renforcement de la détection passive des cibles aériennes. Ce retour n’était pas anodin : entre le F3-O4T et le F4, les programmes de chasseurs furtifs de cinquième génération avaient franchi des seuils de maturité opérationnelle qui rendaient la question de leur détection sans radar concrète et urgente. Le F5 amplifie une réponse déjà engagée.

Mars 2024 : la DGA met l’optique à l’épreuve

En mars 2024, la Direction générale de l’armement a annoncé des essais portant sur une nouvelle optique infrarouge destinée au système IRST du Rafale F4.2. Selon la DGA, cette optique doit améliorer la qualité d’image pour l’identification nocturne, la distance à laquelle l’avion peut verrouiller une cible, et la précision du suivi contre un appareil en manœuvre. Ces trois paramètres conditionnent directement la détection passive d’un appareil furtif : une cible à faible signature thermique n’offre qu’un signal infrarouge réduit, fugace, difficile à maintenir sans recourir au radar.

Le F4.2 fonctionne ici comme banc d’essai du F5. Les essais pilotés par la DGA valident des composants, des algorithmes et des performances optiques qui seront intégrés au standard suivant dans une logique incrémentale documentée publiquement.

Une précision s’impose. Aucune source officielle accessible ne publie de tableau de distances de détection infrarouge contre chaque type d’appareil furtif, selon l’altitude, la météo ou le régime moteur. Ce que les données publiques permettent d’affirmer : une capacité de détection passive à plusieurs dizaines de kilomètres, potentiellement davantage en conditions optimales. Les chiffres plus précis qui circulent dans la presse spécialisée relèvent de l’analyse d’experts, pas de documents officiels.

Émettre, c’est se désigner

Un radar actif cherche une cible en envoyant des ondes radio. Des récepteurs adverses, systèmes d’alerte embarqués, appareils de guerre électronique dédiés, sentinelles au sol, peuvent intercepter cette émission, localiser sa source et déclencher une réaction avant même que le radar ait identifié sa cible. Dans un duel aérien, allumer son radar peut donc revenir à se signaler avant de voir.

L’IRST procède autrement. Il observe sans produire aucun rayonnement. Dans un environnement de guerre électronique dense, où les radars sont brouillés, saturés ou détournés par des leurres actifs, cette passivité constitue un avantage opérationnel distinct. Le Rafale F5 conserverait ainsi la capacité de surveiller et de suivre une cible dans des conditions où activer le radar serait soit inefficace, soit tactiquement compromettant.

Dassault a résumé cette logique dans la formule « silent killer » : le chasseur décide seul du moment où il parle.

Plusieurs avions, une seule détection

TRAGEDAC est le nom du dispositif de localisation passive en réseau intégré aux travaux préparatoires du standard F5. Son principe : plusieurs Rafale d’une même patrouille combinent chacun leur propre mesure infrarouge d’une cible commune. Chaque avion fournit un angle de visée. L’intersection de ces angles produit une position précise dans l’espace. Aucun des appareils n’a émis le moindre signal radio.

Cette triangulation passive est d’autant plus précieuse que la cible est furtive : un Su-57 ou un J-20 dont la faible surface équivalente radar annule ou dégrade la détection radar individuelle reste localisable dès lors que plusieurs lignes de visée infrarouges convergent vers lui.

La radio CONTACT, système de communication sécurisé et résistant au brouillage intégré depuis le standard F4, assure la transmission de ces données entre les membres de la formation. SPECTRA, le système de guerre électronique du Rafale, contribue à la même image en ajoutant ses propres détections passives : il identifie et localise les émissions adverses sans en produire lui-même.

La séquence que vise le F5 est la suivante : détecter une anomalie thermique, construire une piste stable dans le temps, classifier la menace par fusion de sources, puis alimenter le tir MICA-NG. La classification avec certitude requiert cette fusion : l’infrarouge seul ne suffit pas à identifier formellement un chasseur furtif d’un appareil civil évoluant à haute altitude.

Ce que le chasseur de chaleur ne voit pas

Les nuages bas, une humidité élevée ou une inversion de température peuvent dégrader les performances de l’IRST de manière significative. Une cible volant à basse altitude dans un environnement thermique chargé se confond plus facilement avec le fond ambiant. Un appareil en régime réduit, sans postcombustion, produit moins de signal exploitable.

Les ingénieurs qui travaillent sur le Su-57 et le J-20 connaissent ces contraintes. La réduction de signature infrarouge fait partie des chantiers actifs dans tous les programmes de chasseurs de cinquième génération : optimisation des tuyères pour refroidir les gaz d’échappement, gestion des flux d’air chaud, emploi de leurres thermiques, revêtements limitant le rayonnement de la cellule. Ces contre-mesures avancent en parallèle des IRST, comme elles avancent toujours en parallèle du capteur qu’elles cherchent à contrer.

Les spécifications du F5 mentionnent explicitement la capacité à « mieux résister aux leurres », indice que Dassault et la DGA ont intégré cette compétition dans la conception même du système.

Dans le ciel, celui qui se tait choisit

Les essais conduits par la DGA sur le F4.2 depuis mars 2024 constituent l’étape publique la plus avancée du programme F5. Dassault Aviation n’a pas publié de calendrier officiel pour l’entrée en service de ce standard.

Ce que les spécifications publiées indiquent déjà : le système devra poursuivre des appareils comme le Su-57 ou le J-20, résister à leurs leurres thermiques, et permettre un tir à plus de 100 kilomètres sans que le radar du Rafale ait parlé. La maîtrise de l’empreinte électromagnétique est devenue, dans les doctrines aériennes contemporaines, un paramètre tactique au même titre que la vitesse ou l’altitude. La furtivité adverse a posé la question. L’OSF du F5 est la réponse française : passive, silencieuse, et construite pour frapper en premier sans s’être annoncée.