Les priorités du renseignement français basculent vers le narcotrafic et les ingérences étrangères
Article de Le Parisien avec AFP
Les services de renseignement demandent de plus en plus à utiliser des techniques plus intrusives. AFP/Stéphane de Sakutin© STEPHANE DE SAKUTIN
Un changement de paradigme. La criminalité organisée et les ingérences étrangères ont été les motifs croissants de demande de recours aux techniques de renseignement (écoutes, piratages de données…) par les services français en 2025, relève l’autorité chargée de contrôler leur utilisation.
La lutte contre le terrorisme, qui avait été la première cause des demandes en 2024 en raison notamment des JO de Paris, est descendue à la troisième place en 2025, précise la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) dans son rapport d’activité annuel publié jeudi.
La CNCTR est chargée d’autoriser ou non les demandes d’utilisation de techniques de renseignement (interceptions téléphoniques, piratage d’un smartphone, installation d’une caméra cachée…) par les services de renseignement habilités à le faire.
« Croissance modérée »
Un total de « 25 332 personnes ont été surveillées en 2025 », une hausse de + 4,2 % par rapport à 2024 qui s’explique avant tout par des corrections techniques des chiffres passés. La tendance est celle « d’une croissance modérée » a commenté le président de la CNCTR, Vincent Mazauric, devant des journalistes, louant d’une manière générale « le légalisme réel des services de renseignement français ».
Fin mai, l’eurodéputée LFI Rima Hassan a porté plainte pour atteinte à la vie privée et abus d’autorité après l’exploitation de données de géolocalisation de son téléphone par la police dans le cadre d’une enquête de flagrance, « en dehors de toute nécessité et sans justification légale », selon son avocat.
Parmi les personnes surveillées, 7 599 ont été surveillées au motif de la lutte contre la criminalité organisée (+ 12,4 %), soit 30 % du total, dans un contexte de lutte contre le narcotrafic érigée en priorité par les autorités. Viennent ensuite la prévention des ingérences étrangères (6 290, + 15,2 %) et la lutte contre le terrorisme (6 198, -20,8 %).
En 2025, plusieurs ingérences russes ont ainsi été caractérisées en France. Plus récemment, lors des dernières élections municipales, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « rechercher si la campagne de certains candidats LFI avait pu être ciblée par une opération dans l’intérêt d’un État tiers ». Les autorités françaises avaient publié des informations accréditant l’implication d’une officine israélienne.
Le nombre total de demandes de techniques de renseignement, qui diffère du nombre de personnes surveillées, suit la même tendance de progression, à 100 813 (+ 2 %) en 2025.
Techniques intrusives
Avec l’essor de l’emploi des messageries chiffrées de bout en bout, les services de renseignement demandent de plus en plus à utiliser des techniques plus intrusives, notamment le « recueil de données informatiques » (RDI), c’est-à-dire le piratage d’un appareil, comme un smartphone, d’une cible pour accéder à ses données et notamment aux contenus des messages qui sont déchiffrés au niveau du téléphone.
Ces demandes de RDI ont augmenté de 38,2 % en 2025, après avoir déjà augmenté de 27,2 % en 2024. L’essor des messageries chiffrées de bout en bout et son impact sur le travail des services de renseignement sont un sujet de préoccupation croissant pour les autorités.
Parmi les autres nouveautés recensées en 2025, la progression du recours au recueil d’informations par « la technique de l’algorithme », utilisée pour analyser massivement des métadonnées afin de détecter des signaux de menace. Le recours à cette technique était autorisé en lutte antiterroriste depuis 2015. En 2025, elle a été utilisée pour la première fois pour d’autres motifs : les ingérences étrangères et des menaces pour la défense nationale.
La CNCTR, qui emploie 14 personnes pour traiter les demandes, affirme avoir franchi un « seuil d’alerte » et se trouve en « limite capacitaire ». « L’activité des services augmente parce que les menaces augmentent. Les ressources des services augmentent, et c’est légitime. Celle de la Commission guère », a déploré Mazauric.