Quelle place pour la coopération internationale dans la stratégie de la DGA ?
Direction : Ministère des Armées / Publié le : 05 novembre 2026
Dans un contexte géopolitique en proie à la résurgence des conflits de haute intensité, y compris en mer, la Direction générale de l’armement (DGA) adapte sa stratégie de coopération internationale. Cette dernière en est devenue un solide pilier. Entretien avec Laurent Mercier, chef du Service de la stratégie et des projets d’exportation et de coopération.

Dans un contexte d’exacerbation des menaces et de retour de la haute intensité en mer, quelle place la coopération internationale occupe-t-elle aujourd’hui dans la stratégie de la Direction générale de l’armement ?
Laurent Mercier : Dans un contexte non seulement de retour à des opérations de haute intensité, mais aussi de multiplication des foyers de crise – de la mer Rouge à l’Indopacifique, des fonds marins aux littoraux – la coopération internationale est devenue un pilier de la stratégie de la Direction générale de l’armement. Si la France est capable de construire tous les types de navires, la montée des menaces et l’effort de réarmement exigent de produire plus vite, en volume, et de partager les coûts de développement de systèmes de plus en plus complexes. Comme l’a rappelé la ministre des Armées et des Anciens combattants à l’ouverture d’Euronaval, « notre première arme, c’est notre capacité à produire en européen ».
Dans un environnement marqué par la hausse du coût des technologies critiques, la complexité des systèmes d’armes et la nécessité d’une interopérabilité accrue entre alliés, la coopération apparaît comme un levier d’efficacité collective et de consolidation de la base industrielle et technologique de défense (BITD), tant nationale qu’européenne.
Les programmes d’armement majeurs reposent sur des investissements lourds et de long terme. La coopération permet de mutualiser les coûts de R&D, d’industrialisation et de production, limitant ainsi l’effort budgétaire national. Elle favorise également un partage du risque technologique, notamment sur les phases de développement amont. Par la mutualisation des budgets, les coopérations peuvent permettre d’acquérir des systèmes, inaccessibles à un pays seul. La coopération peut aussi contribuer à structurer la BITD européenne par la création de synergies industrielles. Pour la DGA, elle constitue un vecteur d’accès à des technologies critiques développées à l’étranger, tout en stimulant l’innovation nationale par effet d’entraînement. Elle est aussi un vecteur de renforcement de la résilience de notre industrie.


Est-elle devenue incontournable pour répondre aux nouveaux enjeux capacitaires des marines ?
Sur le plan opérationnel, la coopération contribue à renforcer l’interopérabilité entre forces armées partenaires. Sur le plan politico-stratégique, elle offre à la France un moyen d’influencer la définition des normes, standards et doctrines d’emploi au sein des alliances et des cadres européens.
La coopération devient donc incontournable pour répondre aux nouveaux enjeux capacitaires des marines. Elle permet de tenir la haute intensité dans la durée, de réduire nos dépendances extérieures, et de consolider les partenariats qui font la force de notre défense. Mais elle suppose de préserver nos compétences stratégiques et notre souveraineté industrielle et technologique.
Quels sont aujourd’hui les partenaires et les zones géographiques prioritaires de la DGA en matière de coopération dans le domaine naval ? La dynamique reste-t-elle majoritairement européenne ou cherchez-vous aussi à développer des partenariats avec d’autres marines, notamment dans l’Indopacifique ?
De l’Europe à l’Indopacifique, de la mer Rouge aux fonds marins, les espaces maritimes sont aujourd’hui en proie à de vives tensions. Si la dynamique reste majoritairement européenne, la DGA développe aussi des partenariats au-delà. Ainsi, au proche orient où nos forces sont actuellement déployées ou dans l’Indopacifique, où la France occupe une place singulière de nation régionale, la DGA cherche aussi à développer des partenariats. Par exemple, l’Inde et les EAU sont aujourd’hui des pays qui souhaitent développer de véritables coopérations avec la France, allant bien au-delà des traditionnels achats sur étagère de matériels français.
Quels sont les grands programmes navals conduits en coopération qui illustrent le mieux cette ambition ? On pense notamment au programme de guerre des mines MMCM ou aux missiles antinavires et de croisière FMAN/FMC. Quels enseignements tirez-vous de ces coopérations et quelles perspectives ouvrent-elles ?
Plusieurs grands programmes illustrent cette ambition de développement en coopération européenne. On peut parler d’une tradition de coopération navale avec les italiens en citant les programmes Horizon, FREMM, PAAMS (à base d’aster). Côté UK, la coopération en guerre des mines a permis le développement de capacités en FR-UK. La coopération va même plus loin, au sens géographique, avec la coopération en guerre des mines avec le Japon. La coopération avec la Suède a débuté avant la sélection des FDI, avec l’évaluation des vedettes rapides CB90 (développées par SAAB), depuis le début de 2025.


La coopération permet de mutualiser les coûts, de partager les compétences et de renforcer l’interopérabilité. Mais elle suppose aussi des compromis entre partenaires. Comment la DGA veille-t-elle à préserver les compétences stratégiques et la souveraineté industrielle et technologique françaises tout en développant des programmes communs ?
Coopération et souveraineté sont complémentaires. La DGA se doit de préserver les compétences stratégiques et la souveraineté industrielle et technologique françaises. Si la coopération peut permettre de mutualiser les coûts et de partager les compétences, la France conserve son autonomie dans ses décisions d’équipement. Les exportations d’armement s’expliquent par des raisons industrielles avec le maintien d’une base technologique de défense (BITD), opérationnelle (autonomie dans les décisions d’équipement de nos forces), et stratégiques La coopération européenne crée un écosystème qui fait émerger des solutions technologiques au sein de l’Europe que les États souverains peuvent ensuite acheter, consolidant la BITD. Elle créé un écosystème qui fait émerger des solutions technologiques, que in fine les états souverains vont acheter pour s’équiper.
La coopération peut engendrer des risques de dépendance vis-à-vis des partenaires, notamment pour certaines briques technologiques ou capacités de soutien. Ces dépendances doivent être identifiées, maîtrisées et assumées, tout en préservant les compétences jugées critiques et des marges d’autonomie suffisantes, notamment dans les domaines relevant de la dissuasion ou d’intérêts stratégiques majeurs de souveraineté. La coopération peut également restreindre la liberté d’emploi des équipements et compliquer, voire bloquer, les perspectives d’exportation. Cela fait partie des enjeux à maîtriser.
Coopération et exportation sont deux dimensions étroitement liées de l’action internationale de la DGA. Comment les articulez-vous concrètement ? En quoi les coopérations développées avec des partenaires étrangers peuvent-elles favoriser les exportations de nos équipements et, en retour, contribuer à consolider les partenariats de l’hexagone ?
Ce sont deux notions complémentaires. La coopération permet d’élargir le champ des capacités qui peuvent ensuite être exportées. Les exports peuvent ouvrir des opportunités de coopération avec des pays acquéreurs qui, au fur et à mesure du temps souhaitent pouvoir développer de nouvelles capacité en coopération avec la France. La mise en place d’une coopération peut ainsi soutenir un export en enrichissant et crédibilisant l’offre française.
Euronaval est un rendez-vous majeur de la communauté navale internationale. Qu’attendez-vous de cette édition 2026 en matière de coopération ? Quels sont les messages que la DGA souhaite porter auprès de ses partenaires et les nouvelles opportunités que vous souhaitez faire émerger à cette occasion ?
Euronaval 2026 est un rendez-vous majeur de la communauté navale internationale ainsi que pour le ministère des Armées et des Anciens combattants pour lequel c’est l’occasion de présenter les capacités et les innovations qui permettent à la Marine nationale de protéger les intérêts français et de préserver sa liberté d’action sur tous les océans.
Les messages à porter sont ceux du réarmement, de l’innovation et de la coopération. Il est nécessaire d’accélérer le réarmement, de renforcer les capacités industrielles et de préparer la Marine nationale aux conflits de haute intensité. De nouvelles opportunités concernent la montée en puissance des drones navals, le renforcement des capacités navales de la Marine Nationale et de la coopération européenne, au cœur de la souveraineté européenne.