Dissuasion avancée : comment la France prépare le déploiement de ses forces aériennes stratégiques en Europe?

YANNICK SMALDORE – 05/10/2026

© Armée De L’air Et De L’espace

Un rapport du Sénat diffusé le 28 septembre 2026 apporte de nouvelles précisions sur la « dissuasion avancée » annoncée en mars par Emmanuel Macron lors de son discours de l’Ile Longue. Encore en cours de définition avec les partenaires européens de la France, ce concept doit permettre d’associer progressivement certains alliés aux activités de la dissuasion française, sans partager ni les armes nucléaires ni la décision de leur emploi. À terme, il pourrait aller beaucoup plus loin que de simples exercices : en cas de crise majeure, des Rafale des Forces aériennes stratégiques (FAS) armés de missiles nucléaires ASMPA-R pourraient être temporairement déployés sur le territoire d’un pays allié, et soutenus par des moyens alliés.

Lors de son discours du 2 mars à l’Île Longue, Emmanuel Macron avait annoncé une évolution importante de la posture nucléaire française, avec la mise en place progressive d’une « dissuasion avancée » à l’échelle européenne. Celle-ci doit permettre de mieux prendre en compte les intérêts des alliés dans la dissuasion française et de développer avec certains d’entre eux une véritable culture stratégique commune, tout en maintenant intégralement sous contrôle national la définition des intérêts vitaux, la planification nucléaire et la décision éventuelle d’emploi.

Cette démarche doit être progressive. Le président de la République avait évoqué plusieurs niveaux de coopération : la participation de partenaires à des exercices de la dissuasion ; des actions de signalement pouvant dépasser les frontières françaises ; l’engagement de moyens conventionnels alliés aux côtés des forces nucléaires françaises ; et enfin, de possibles « déploiements de circonstances » d’éléments des forces stratégiques chez des alliés.

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C’est ce dernier point qui constituait la principale nouveauté opérationnelle du discours, mais aussi l’un des plus difficiles à interpréter. Emmanuel Macron avait indiqué que les FAS pourraient ainsi se « disséminer dans la profondeur du continent européen », selon le principe d’un « archipel de forces », afin de compliquer les calculs d’un adversaire. Il n’avait en revanche pas précisé dans quelles circonstances ces déploiements pourraient intervenir, ni surtout s’ils concerneraient uniquement des avions participant à des exercices ou des appareils effectivement dotés de leur armement nucléaire.

Le récent rapport consacré à la dissuasion nucléaire diffusé par la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat lève en partie cette ambiguïté. Après plusieurs mois d’auditions et de visites auprès des acteurs de la dissuasion, les sénateurs Pascal Allizard et Patrice Joly apportent de premières indications sur ce que pourraient recouvrir ces déploiements et sur la manière dont Paris entend progressivement construire le dispositif avec ses partenaires européens.

Des déploiements avancés chez les alliés

À court terme, la « dissuasion avancée » doit avant tout se traduire par des échanges stratégiques et des exercices. Mais les « déploiements de circonstances » évoqués par Emmanuel Macron correspondent à une étape sensiblement différente. Selon les éléments recueillis par les rapporteurs, ils pourraient être décidés en période de crise et consister à projeter temporairement des éléments des FAS depuis le territoire d’un pays allié.

Dans ce cas, il ne s’agirait plus seulement d’un exercice. Le Sénat indique que les avions concernés pourraient être armés de missiles ASMPA-R comportant leur tête nucléaire. La présence sur le territoire d’un allié de Rafale disposant effectivement de leur armement nucléaire constituerait ainsi un signalement stratégique particulièrement fort, matérialisant directement l’implication de la dissuasion française dans une crise affectant la sécurité européenne.

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Une telle possibilité ne signifie toutefois ni un stationnement permanent d’armes nucléaires françaises à l’étranger, ni un partage de celles-ci avec les pays concernés. La France conserverait seule le contrôle de ses moyens nucléaires, leur planification et surtout la décision éventuelle d’emploi, qui relève de l’unique responsabilité du président de la République. La définition des intérêts vitaux français demeure elle aussi souveraine. Cette autonomie de décision constitue précisément l’une des limites posées dès l’annonce du dispositif le 2 mars.

La démarche se distingue donc du partage nucléaire de l’OTAN, qui repose notamment sur le stationnement de bombes nucléaires américaines B61 dans plusieurs pays européens et sur leur possible mise en œuvre, après décision américaine, par des avions appartenant à certaines forces aériennes alliées. Ainsi, la dissuasion avancée française doit rester un dispositif distinct, mais complémentaire de la mission nucléaire de l’Alliance.

À ce stade, rien n’indique cependant que de tels déploiements soient imminents. Le rapport souligne que les discussions avec les partenaires ne font que commencer et qu’aucun cadre opérationnel complet n’a pas encore été défini. Leur mise en œuvre dépendra notamment des dialogues bilatéraux engagés avec chaque pays et du niveau de coopération que chacun souhaitera développer avec la France.

De Pégase aux « petits Poker »

La montée en puissance doit donc être progressive. Selon l’état-major des armées chargé des forces nucléaires cité dans le rapport, les coopérations doivent d’abord permettre de créer une culture stratégique commune et de développer des volets opérationnels adaptés à chacun des partenaires concernés.

Les premières activités pourraient notamment prendre la forme d’exercices de guerre électronique et de renseignement avant d’associer les forces alliées à des activités en vol. Des exercices plus directement liés à la mission nucléaire pourraient ensuite être envisagés, avec notamment de « petits Poker », avant d’éventuelles manœuvres à l’échelle européenne.

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À l’heure actuelle, les opérations Poker constituent les principales manœuvres de démonstration et de montée en puissance de la composante nucléaire aéroportée française. Organisées quatre fois par an, elles mettent en œuvre les Rafale chargés du raid nucléaire, mais aussi des ravitailleurs A330 MRTT Phénix, des moyens de surveillance et de renseignement, ainsi que des appareils conventionnels participant à l’escorte ou simulant les défenses adverses. Les Rafale engagés dans ces opérations n’emportent évidemment pas de tête nucléaire, même si des maquettes non-armées d’ASMPA-R peuvent être mises en œuvre. Des « petits Poker » menés conjointement avec certains alliés pourraient donc, dans les années à venir, compléter ces dispositifs d’entraînement des FAS.

Le Sénat évoque également les missions Pégase, conduites chaque année par l’armée de l’Air et de l’Espace avec des Rafale, A400M et MRTT afin de démontrer sa capacité à projeter rapidement un dispositif aérien à grande distance, et qui intègrent de plus en plus souvent un volet européen ou nordique dans leur planification. Une autorité militaire auditionnée par les rapporteurs estime que ce modèle conventionnel pourrait être transposé dans un cadre nucléaire. Il offrirait notamment un moyen d’intégrer progressivement des appareils et des capacités de pays partenaires autour d’un noyau constitué par les FAS françaises.

À terme, les exercices pourraient ainsi associer des moyens conventionnels alliés à la protection, au soutien et à l’accompagnement des forces françaises, dans l’espace aérien national comme dans celui des partenaires. C’est notamment dans ces domaines que les alliés sont appelés à contribuer au dispositif, parallèlement au développement de capacités d’alerte avancée, de défense aérienne et antimissile, de guerre électronique, de renseignement et de frappe dans la profondeur.

Neuf partenaires européens engagés dans les discussions

Le processus a déjà commencé. Des groupes de pilotage bilatéraux, ou Nuclear Steering Groups, sont mis en place afin de définir avec chaque pays le niveau d’ambition et une feuille de route dans le domaine nucléaire comme dans celui de cet « épaulement » conventionnel.

Neuf pays ont désormais répondu favorablement à l’initiative française, à savoir l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la Grèce, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède. La Finlande est la dernière à avoir rejoint le dispositif, le 14 septembre, Paris et Helsinki ayant annoncé à cette occasion la prochaine création de leur groupe de pilotage nucléaire. Quant aux Pays Baltes, qui sont eux aussi en première ligne face à la Russie, la Lettonie a annoncé le 22 septembre que Paris avait accepté l’ouverture de discussions avec Riga. Le Royaume-Uni s’inscrit quant à lui dans un cadre particulier compte tenu de son statut de puissance nucléaire et de la coopération stratégique ancienne entre Paris et Londres.

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Le premier Nuclear Steering Group franco-suédois s’est tenu dès le 23 avril. L’Allemagne doit de son côté participer en 2026 à un exercice nucléaire français, comme l’a annoncé le chancelier Friedrich Merz à l’issue du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité organisé à Brühl le 17 juillet.

Les modalités pourront cependant être différentes d’un pays à l’autre. La démarche reste bilatérale et doit permettre de construire des coopérations sur mesure, notamment en fonction des contraintes politiques et militaires propres à chaque partenaire. La Norvège comme la Finlande ont par exemple réaffirmé qu’elles n’entendaient pas accueillir d’armes nucléaires sur leur territoire en temps de paix, ce qui n’exclut pas leur participation aux autres dimensions de la dissuasion avancée.

D’avantages de moyens pour les FAS ?

Le développement de la dissuasion avancée pourrait également avoir des conséquences sur le format des forces françaises. Les FAS conduisent déjà de nombreuses opérations et exercices et doivent maintenir en permanence leur capacité à monter très rapidement en puissance. Selon les sénateurs, l’accumulation des contrats opérationnels, à laquelle viendraient désormais s’ajouter les activités conduites avec les partenaires européens, impose de réfléchir au volume des moyens disponibles. Ils recommandent ainsi d’accroître le format de la trame chasse affectée aux FAS, sans exclure à terme une augmentation du nombre d’escadrons. Il s’agit à ce stade d’une recommandation parlementaire et non d’un choix arrêté par le ministère des Armées. Le 2 mars dernier, Emmanuel Macron avait cependant annoncé sa décision de rehausser l’arsenal nucléaire français, qui comptait au plus fort de la Guerre froide 600 ogives et est passé en 2008 sous la barre des 300, le nombre généralement admis depuis étant de 290 têtes nucléaires, réparties entre les deux composantes de la dissuasion : la composante océanique avec les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) du type Le Triomphant pouvant embarquer 16 missiles balistiques intercontinentaux M51 (emportant jusqu’à 6 têtes chacun) ; ainsi que la composante aéroportée comprenant les FAS mais aussi la Force aéronavale nucléaire (FANu) avec des Rafale Marine embarqués sur le porte-avions Charles de Gaulle et eux-aussi équipés de l’ASMPA-R. Le président de la République a indiqué qu’aucun détail ne serait volontairement donné sur le rehaussement de l’arsenal, mais il devrait logiquement d’abord concerner les forces aériennes. 

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Autre question soulevée par le rapport, celle du contrôle parlementaire en cas de véritable déploiement nucléaire à l’étranger. Les sénateurs distinguent clairement une opération Poker, même organisée depuis un pays européen, d’un déploiement en situation de crise de Rafale armés d’ASMPA-R et prêts à être engagés. Selon leur analyse, ce dernier cas présenterait les caractéristiques d’une intervention militaire extérieure et pourrait donc relever de l’article 35 de la Constitution, qui prévoit l’information du Parlement lors de l’engagement de forces françaises à l’étranger et son autorisation pour une prolongation au-delà de quatre mois. Les rapporteurs considèrent donc que ces dispositions devraient pouvoir s’appliquer aux « déploiements de circonstances », en l’absence notamment d’un traité international prévoyant spécifiquement de tels déploiements.

La question reste largement théorique à ce stade, les modalités du dispositif étant encore en cours de discussion. Mais elle montre jusqu’où pourrait aller l’évolution annoncée en mars. Au-delà de la participation de partenaires européens à des exercices français, la dissuasion avancée pourrait, dans une situation de crise majeure, se traduire par le déploiement temporaire de capacités nucléaires françaises sur le territoire de pays alliés en Europe, tout en maintenant intégralement sous contrôle national leur mise en œuvre et leur éventuel emploi