L’Allemagne envisagerait de contribuer financièrement à la dissuasion nucléaire britannique

par Laurent Lagneau · 27 août 2026

En 2017, alors que certains doutaient de l’engagement des États-Unis à l’égard de l’Otan, le service de recherche de la chambre basse du Parlement allemand [Bundestag] avait estimé qu’aucun obstacle juridique n’empêchait Berlin de participer financièrement aux programmes nucléaires de la France et du Royaume-Uni. Mais il avait aussi considéré qu’il n’y avait pas un grand avantage à aller dans cette voie étant donné que l’Allemagne était placée de facto sous la protection de la dissuasion française par son appartenance à l’Union européenne [UE]. Mais cette étude eut le mérite d’ouvrir le débat outre-Rhin.

Ainsi, quand il était encore le président de la Conférence de Munich sur la sécurité, l’ex-diplomate Wolfgang Ischinger plaida en faveur d’une «européanisation du potentiel nucléaire français à moyen terme».

«Si le coûteux potentiel nucléaire français devait être développé, on ne peut pas attendre de la France qu’elle paye cela seule sur son propre budget. Les autres partenaires au sein de l’UE, qui bénéficieraient de cette protection, devraient contribuer en conséquence», avait-il en effet affirmé, en février 2019, avant de préciser que le contrôle de cette dissuasion devait rester «dans les mains du président français» et non dans celles d’un quelconque comité européen. «C’est une condition que nous devons accepter !», avait-il lancé.

Mais cette position n’était pas unanimement partagée. L’actuel ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, fit valoir, quand il était député, en 2020, que Berlin devrait «envisager une coopération avec la France en ce qui concerne les armes nucléaires». Mais, en contrepartie, avait-il ajouté, Paris perdrait le contrôle de sa force de frappe, celle-ci devant être «placée sous un commandement commun de l’UE ou de l’Otan».

Une telle issue ne pouvait qu’être inacceptable pour la France… qui, en février 2020, par la voix du président Macron, proposa aux pays européens un «dialogue stratégique» sur la dissuasion française. Mais cette offre fut largement ignorée.

Depuis, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a changé la donne. Lors d’un discours prononcé à l’Île-Longue le 2 mars, M. Macron a renouvelé sa proposition de dialogue stratégique en développant le concept de dissuasion avancée. Cette fois, plusieurs pays européens ont saisi la balle au bond, dont l’Allemagne.

Quelques jours plus tard, Paris et Berlin annoncèrent la création d’un «groupe de pilotage nucléaire de haut niveau» censé servir de «cadre bilatéral pour le dialogue doctrinal et la coordination de la coopération stratégique, notamment pour les consultations relatives à l’articulation optimale de capacités conventionnelles, de défense antimissile et de capacités nucléaires françaises».

Plus récemment, lors du dernier Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, il a été décidé que la Luftwaffe participerait à un exercice Poker, lequel consiste, pour les Forces aériennes stratégiques [FAS] françaises, à simuler un raid nucléaire.

Cependant, l’Allemagne regarde aussi – et surtout ? – vers le Royaume-Uni dont la dissuasion, contrairement à celle de la France, est mise à la disposition de l’Otan.

Pour rappel, celle-ci repose sur quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] de type Vanguard ainsi que sur des missiles balistiques mer-sol intercontinentaux Trident II D5 [de fabrication américaine] dotés de têtes nucléaires de conception britannique. Selon son plan d’investissement de la défense [DIP], Londres prévoit d’investir 63,6 milliards de livres sterling [environ 74 milliards d’euros] sur quatre ans pour moderniser et renforcer ses capacités nucléaires.

Or, selon des informations du quotidien The Telegraph, l’Allemagne pourrait participer financièrement à cet effort.

«Berlin envisage d’apporter un soutien financier au programme Trident, qui est à la pointe des efforts visant à renforcer le parapluie nucléaire européen», avance en effet ce journal. Car, selon l’une de ses sources au fait du dossier, l’Allemagne a un «intérêt très fort à ce que les puissances nucléaires existantes en Europe développent leurs capacités».

«On réfléchit et on discute de la manière dont les capacités nucléaires existantes [telles que Trident] pourraient jouer un rôle plus important dans la défense de l’Europe, et d’une coopération plus étroite entre les pays européens», a confié un autre interlocuteur «bien informé» du Telegraph.

Cela étant, avant de parler d’éventuelles contributions financières, une participation allemande à la dissuasion britannique pourrait d’abord prendre la forme d’un engagement de moyens conventionnels avec, par exemple, le déploiement de batteries de défense aérienne sur des sites clefs, voire celui d’avions de patrouille maritime P-8A Poseidon pour sécuriser les approches de la base navale de Faslane, qui abrite les quatre SNLE de la Royal Navy.

«Une éventuelle contribution [allemande] à la défense de Faslane serait plus crédible et appropriée», a estimé l’une des sources du quotidien.

Au moins deux raisons peuvent expliquer l’intérêt allemand pour la dissuasion britannique. La première est que, dans le cadre du traité de Trinity House, les deux pays ont lancé plusieurs programmes conjoints d’armement, dont le «Deep Precision Strike», qui prévoit le développement de missiles de croisière à très longue portée ainsi que celui d’un planeur hypersonique. La seconde est liée à l’incertitude politique en France, le concept de «dissuasion avancée» étant susceptible d’être abandonné après les élections de 2027.

Reste que, sollicité par The Telegraph, le porte-parole du ministère allemand de la Défense a nié que des discussions entre Berlin et Londres étaient en cours sur ces sujets. De son côté, son homologue britannique a botté en touche.

«Notre force de dissuasion nucléaire est la pierre angulaire de notre sécurité nationale, protégeant le Royaume-Uni et nos alliés de l’Otan à chaque instant» et «nous demeurons le seul allié européen à engager sa dissuasion nucléaire au service de la défense de l’Otan. Cela signifie que tous les alliés de l’Otan bénéficient déjà de la protection de notre dissuasion nucléaire», a-t-il déclaré.