Il y a deux siècles, voler ne signifiait pas s’asseoir dans un Airbus.
Pas de moteur. Pas de GPS. Pas de radio. Pas de cabine pressurisée. Un ballon, une nacelle, du gaz hautement inflammable, quelques instruments rudimentaires et, autour de vous, des kilomètres de vide.
Sophie Blanchard choisit pourtant d’en faire son métier.
Elle allait devenir l’une des premières grandes aventurières de l’histoire de l’aviation et la première femme aéronaute professionnelle.
Une femme timide qui n’avait peur que sur terre
Marie-Madeleine-Sophie Armant naît en 1778 près de La Rochelle. L’époque est extraordinaire : les frères Montgolfier viennent à peine d’ouvrir à l’humanité la possibilité de quitter le sol.
Sophie épouse l’aéronaute Jean-Pierre Blanchard, pionnier qui avait notamment réussi avec l’Américain John Jeffries la première traversée de la Manche en ballon en 1785.
Elle effectue son premier vol en 1804.
Et quelque chose d’étonnant se produit.
Cette femme décrite comme timide et nerveuse sur terre se transforme une fois dans les airs. Le Smithsonian la décrit même comme devenant presque une casse-cou lorsqu’elle vole.
En 1805, elle pilote seule son ballon.
Une première.
Son métier : voler là où personne ne sait vraiment si l’on reviendra
Il faut comprendre ce que signifie être aéronaute au début du XIXe siècle.
On connaît encore très mal l’atmosphère. La météorologie moderne n’existe pas. Les ballons sont fragiles. L’hydrogène est terriblement inflammable. Et une fois parti, impossible de choisir librement sa destination : le vent commande.
Sophie Blanchard vole pourtant toujours plus loin et plus haut.
Elle traverse les Alpes et effectue des vols de longue distance. Elle atteint lors de certaines ascensions environ 12 000 pieds, soit 3 600 mètres, sans cabine et évidemment sans oxygène. Au-dessus de Turin, elle perd connaissance et manque de mourir de froid ; des glaçons se forment sur ses mains et son visage. Elle manque également de se noyer après un autre atterrissage.
Et elle repart.
Napoléon la remarque
Son audace en fait une célébrité.
Napoléon la choisit pour participer aux fêtes impériales. Elle effectue notamment une ascension lors de son mariage avec Marie-Louise en 1810.
Puis les régimes passent et Sophie reste.
Après la chute de l’Empire, Louis XVIII la nomme aéronaute officielle de la Restauration.
Une femme devenue vedette nationale grâce à sa maîtrise d’une technologie qui vient littéralement d’être inventée : difficile de trouver symbole plus moderne en plein XIXe siècle.
Elle faisait des feux d’artifice… depuis son ballon
Sophie Blanchard ne se contente bientôt plus de voler.
Elle vole la nuit.
Elle emporte des dispositifs pyrotechniques et lance des feux d’artifice depuis les airs.
Imaginez le spectacle pour un Parisien de 1810 : l’électricité domestique n’existe pas, l’automobile non plus, et une femme apparaît soudain dans le ciel nocturne suspendue à un ballon en lançant des lumières au-dessus de la ville.
Les foules accourent.
Mais Sophie joue avec deux choses qui s’entendent très mal : le feu et l’hydrogène.
Le dernier vol
Le 6 juillet 1819, elle doit effectuer une nouvelle ascension depuis les jardins de Tivoli à Paris.
Elle décolle avec son dispositif pyrotechnique.
Une flamme atteint le ballon.
L’hydrogène s’embrase.
Le ballon commence à redescendre et Sophie semble un instant pouvoir survivre. Mais la nacelle heurte finalement un toit ; elle est projetée hors de celle-ci et chute dans la rue.
Sophie Blanchard meurt à 41 ans.
Elle devient ainsi la première femme connue morte dans un accident aérien.
Sur sa tombe au Père-Lachaise, son époque lui laissera une épitaphe qui résume assez bien son existence :
« Victime de son art et de son intrépidité. »
Pourquoi Sophie Blanchard doit encore parler aux jeunes Français
Parce que l’innovation n’a jamais commencé par :
« C’est sans risque. »
Elle commence souvent par :
« Personne ne sait encore exactement comment faire. »
Sophie Blanchard n’avait ni combinaison spatiale, ni ordinateur de bord, ni équipe de centaines d’ingénieurs.
Elle avait la technologie balbutiante de son époque, de l’intelligence, du courage et une formidable envie d’aller voir plus loin.
Les avions, les fusées et les sondes spatiales d’aujourd’hui sont les descendants d’une immense chaîne d’hommes et de femmes qui ont accepté d’essayer ce que leurs contemporains jugeaient impossible ou insensé.
En 1805, une Française regarda le ciel et décida que sa place pouvait être là-haut.
Elle avait raison.

