La France va déployer des moyens militaires pour protéger le terminal pétrolier saoudien de Yanbu

Vincent Groizeleau – 25/09/2026

© Google Maps

Emmanuel Macron a annoncé, dans la soirée du 24 septembre, l’envoi de moyens militaires français en Arabie Saoudite pour contribuer à la protection du terminal pétrolier de Yanbu. Situé sur la mer Rouge, ce site stratégique, alimenté par un oléoduc traversant la péninsule arabique depuis l’est, constitue une alternative au détroit d’Ormuz pour les exportations de brut. Or, ces infrastructures ont été attaquées et endommagées par les rebelles yéménites houthis, faisant peser une pression supplémentaire sur les cours du pétrole.

Emmanuel Macron avait déjà évoqué mardi, lors de sa venue au siège des Nations Unies à New York, la possibilité d’une aide militaire française à l’Arabie saoudite suite aux attaques lancées par les Houthis contre le terminal pétrolier de Yanbu et l’oléoduc qui l’alimente depuis l’est du royaume, côté golfe Arabo-persique. Des actions qui pèsent un peu plus sur la flambée du prix de l’essence et ses conséquences catastrophiques sur l’économie mondiale et le pouvoir d’achat des populations, notamment en Europe. 

Jeudi soir, le président de la République a donc annoncé la mise en œuvre de cette aide pour protéger Yanbu : « C’est la discussion que nous avons finalisée avec les Saoudiens. Nous allons envoyer des moyens militaires, c’est-à-dire des soldats, des radars, des systèmes de défense pour protéger ce site, pas nous engager dans quelque conflit mais protéger ce site », a expliqué le chef de l’État, qui présente cette intervention défensive et la sécurisation des opérations du terminal saoudien comme une mesure nécessaire à la stabilisation des marchés pétroliers. 

Situé au bord de la mer Rouge, Yanbu est en effet devenu un site hautement stratégique depuis le blocage du détroit d’Ormuz provoqué par l’intervention militaire américano-israélienne contre l’Iran. Il est alimenté par un oléoduc traversant toute la péninsule arabique depuis Abqaiq, sur la côte du golfe Persique, où se trouve l’un des plus grands gisements pétroliers saoudiens. La capacité de l’oléoduc, qui s’étend sur 1200 km jusqu’à Yanbu, est de 4 à 5 millions de barils par jour. Or, ce corridor pétrolier a été attaqué ce mois-ci depuis l’Irak. Après une dizaine de jours d’arrêt pour réparations, l’oléoduc a été remis en service en début de semaine. Mais la menace plane toujours.  

Alors que le détroit d’Ormuz reste en grande partie paralysé, un navire de commerce ayant à nouveau été attaqué mercredi 23 septembre (un membre d’équipage indien a été tué), cette subite dégradation de la situation du côté de la mer Rouge résulte de la récente progression des Houthis vers le sud du Yémen. Soutenus par l’Iran, les rebelles sont en guerre depuis plus de 10 ans contre le gouvernement du pays, militairement soutenu depuis 2015 par une coalition emmenée par l’Arabie Saoudite. Or, ils ont lancé en septembre une nouvelle offensive qui leur a permis de conquérir de nouveaux territoires, jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb, passage stratégique entre la mer Rouge et l’océan Indien. Face à cette avancée, Ryad a mené des frappes contre les Houthis, qui ont riposté en s’en prenant au terminal de Yanbu et à l’oléoduc est-ouest. 

Sollicités par les Saoudiens pour les aider à contenir l’avancée houthiste, les États-Unis, en position délicate du côté d’Ormuz, ont décidé pour l’instant de ne pas intervenir militairement. Washington a conclu en mai 2025 un cessez-le feu avec les rebelles yéménites pour qu’ils cessent de s’en prendre au trafic maritime transitant par la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Compte tenu des difficultés que rencontre l’armée américaine, incapable de faire plier l’Iran et dont les stocks de munitions se sont considérablement amenuisés, l’ouverture d’un nouveau front contre un adversaire à la puissance encore intacte et stratégiquement positionné semble périlleuse. 

Dans ce contexte, la décision de la France de venir en aide à l’Arabie Saoudite constitue un mouvement diplomatique très intéressant. Alors que l’administration Trump a grandement déçu les monarchies du Golfe, le dernier lâchage de Ryad concernant les Houthis démontre, s’il en était encore besoin, qu’il n’est plus possible de compter sur les Américains. Certes, la France n’a pas d’aussi gros bras que les États-Unis, même si l’image de toute puissance militaire américaine sort passablement écornée de la désastreuse campagne contre l’Iran. Cependant, Paris démontre ainsi sa solidarité et son engagement, comme cela a été fait durant le conflit en contribuant à la protection de ses alliés dans le Golfe, en particulier les Émirats Arabes Unis. Or, par les temps qui courent, les amis fiables et fidèles ne sont pas légion. Le geste français est donc probablement très apprécié à Ryad. 

Le pari d’Emmanuel Macron comporte cependant des risques. Il est entendu que la sécurisation de Yanbu est essentielle actuellement pour éviter que la crise pétrolière s’aggrave encore. Mais une intervention trop marquée pourrait aussi entrainer une réplique des Houthis. Ces derniers ont clairement menacé les États-Unis de s’en prendre à leurs intérêts dans la région si Washington vient en aide à l’Arabie Saoudite, ou intervient dans le détroit de Bab el-Mandeb. « Nous considérerions alors tous les intérêts américains autour de nous comme des cibles », a assuré le 23 septembre un conseiller militaire houthiste. Par conséquent, le risque est que, si les moyens militaires français interceptent des drones et missiles tirés par les Houthis contre des cibles saoudiennes, les rebelles s’en prennent alors aux intérêts français. Ce qui peut passer par les navires de commerce transitant en mer Rouge et les bâtiments de la Marine nationale évoluant dans la région, ou bien des implantations tricolores dans la zone, comme à Djibouti qui se trouve à l’ouvert de Bab el-Mandeb. Un point d’appui stratégique pour la France, le dernier en Afrique. Elle y compte des bases militaires, tout comme les États-Unis et la Chine. 

L’Élysée semble faire le pari que la position française est plus favorable car moins conflictuelle que celle des Américains, que Paris milite pour faire cesser les atteintes au peuple palestinien et défend la solution à deux États, de même que la souveraineté du Liban sur son territoire. Deux causes auxquelles les Houthis sont sensibles. De plus, l’aide apportée aux Saoudiens et qui semble devoir se limiter à Yanbu, est présentée avec insistance comme purement défensive dans le contexte de la crise pétrolière, avec probablement l’espoir que cela ne constituera pas une ligne rouge pour les Houthis. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardés d’intervenir dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, laissant penser qu’ils ont leur propre agenda et ne souhaitent probablement pas un conflit généralisé avec les Occidentaux. 

Car derrière la France il y a aussi l’Europe. Or, si bien des partenaires européens n’ont aucune envie d’être entrainés dans une aventure militaire au Moyen-Orient, il serait fort compliqué, pour nombre d’entre eux, de ne pas se retrouver impliqués si la situation dérape. Car en mer Rouge, il y a notamment l’opération européenne Aspides, lancée en février 2024 pour protéger le trafic maritime des attaques houthistes. Toujours à l’heure actuelle, des frégates de plusieurs marines européennes escortent des convois composés de navires de différentes nationalités, notamment française. Alors, si l’un d’eux était visé, l’engrenage se profilerait. 

Dans un contexte géopolitique et économique aussi compliqué qu’explosif, avec une évolution extrêmement mouvante de la situation, la partie semble ainsi se jouer sur le fil du rasoir. Mais a-t-on vraiment le choix ? 

En dehors des moyens cités par Emmanuel Macron pour contribuer à la protection de Yanbu, le président a été interrogé sur l’éventuel envoi d’avions de combat. « On verra l’évolution et selon les besoins. On en a dans la région », a-t-il dit, alors que la France dispose d’appareils stationnés à Abu Dhabi, à Djibouti et en Jordanie. Quant à la Marine nationale, il n’en a pas été question mais les forces navales contribuent évidemment au dispositif militaire français dans la région, où le groupe aéronaval a été déployé au printemps. Le porte-avions Charles de Gaulle est depuis rentré à Toulon mais des moyens sont maintenus sur place. Le ministère des Armées a confirmé que deux frégates multi-missions (FREMM) évoluent actuellement dans la zone. L’une d’elle intègre régulièrement, sous commandement européen, l’EUNAVFOR Aspides, alors que l’autre contribue à ce que l’on appelle dans le jargon militaire l’appréciation autonome de la situation. Une composante de patrouille maritime est aussi probablement à pied d’œuvre