En 1962, Michel Siffre a 23 ans.
À cet âge, beaucoup commencent leur vie professionnelle. Lui décide de disparaître du monde.
Il descend seul dans le gouffre de Scarasson, à environ 130 mètres sous terre, et abandonne montre, calendrier, radio et lumière du jour. Son objectif : découvrir ce qui arrive à l’être humain lorsqu’il ne sait plus quelle heure il est, ni même quel jour il vit.
Ce n’est pas un jeu.
Au fond du gouffre, la température avoisine 0 °C, l’humidité atteint 98 %. Siffre vit sur un glacier souterrain, dans l’obscurité. Des blocs de glace s’effondrent autour de lui. Un éboulement emporte même une partie de ses provisions.
Il restera ainsi plus de deux mois.
Quand votre propre cerveau vous ment
Michel Siffre suit un protocole étonnamment simple.
Il mange quand il a faim. Il dort quand il a sommeil. Une ligne téléphonique lui permet de signaler à l’équipe restée en surface ses réveils, ses repas et ses couchers.
Mais personne ne doit jamais lui donner l’heure.
Progressivement, quelque chose d’extraordinaire apparaît : son cerveau fabrique son propre temps.
Ses journées biologiques se décalent. Des périodes qu’il croit courtes durent en réalité beaucoup plus longtemps. Après plus d’un mois sous terre, il sous-estime déjà son séjour d’une douzaine de jours.
Et lorsqu’on vient finalement le chercher, le résultat est spectaculaire.
Il pense être le 20 août.
Nous sommes en réalité en septembre.
Son cerveau a perdu près d’un mois.
Un homme comme laboratoire
Aujourd’hui, une expérience pareille serait entourée de capteurs, d’ordinateurs et d’une énorme équipe scientifique.
En 1962, Michel Siffre utilise essentiellement… Michel Siffre.
Son propre corps devient son laboratoire.
À sa sortie, il est extrêmement affaibli. Sa remontée des 130 mètres est éprouvante. On lui protège les yeux de la lumière et un médecin constate une forte hypotension. Les archives télévisées françaises ont conservé les images de cette sortie.
Mais l’expérience a fonctionné.
Elle contribue à montrer que notre organisme possède une horloge biologique interne, capable de continuer à rythmer veille et sommeil même lorsque le Soleil, les montres et la société ont disparu. Ces recherches participent au développement de ce que l’on appelle aujourd’hui la chronobiologie.
Et il recommence
Le plus incroyable est peut-être là.
Dix ans plus tard, Siffre recommence.
En 1972, dans une grotte du Texas, il passe cette fois 205 jours sous terre, dans le cadre de recherches menées en collaboration avec le centre spatial Johnson de la NASA. Les conséquences possibles intéressent directement la médecine spatiale : comment fonctionne l’être humain lorsque disparaissent les repères ordinaires du jour et de la nuit ?
Puis, à 60 ans, il redescend encore sous terre pour étudier les effets du vieillissement sur les rythmes biologiques.
Michel Siffre aura passé, au total, une partie considérable de sa vie sous terre au service de ses expériences. Il meurt en 2024, à 85 ans.
Pourquoi Michel Siffre est notre héros du jour
Parce que l’aventure ne consiste pas toujours à conquérir un territoire.
Parfois, le territoire inconnu, c’est nous-mêmes.
Michel Siffre n’a pas affronté une armée. Il a affronté le froid, l’obscurité, l’isolement et surtout son propre cerveau.
À 23 ans, il a accepté de perdre tous ses repères pour répondre à une question scientifique.
Et il a démontré quelque chose qu’aucun smartphone ne doit nous faire oublier :
avant l’heure affichée sur un écran, il existe une horloge à l’intérieur de chacun de nous.
Voilà aussi ce que signifie être un explorateur.
