Le héros du jour – 18 août

Jules Crevaux (1847 – 1882)

L’explorateur aux pieds nus

À 35 ans, Jules Crevaux a déjà vécu plusieurs vies.

Médecin, militaire, scientifique, géographe et explorateur, cet homme né en Lorraine en 1847 appartient à une époque où partir à la découverte du monde signifie accepter de ne peut-être jamais revenir.

Lors de la guerre de 1870, Crevaux s’engage. Fait prisonnier, il parvient à s’évader et sert ensuite comme émissaire au service de Léon Gambetta.

Mais sa véritable passion est ailleurs : dans les territoires encore mal connus que les cartes de son époque laissent presque vides.

Devenu médecin de la Marine, il obtient en 1876 une mission d’exploration en Guyane.

Son projet paraît aujourd’hui insensé : remonter le Maroni en pirogue, traverser les monts Tumuc-Humac à pied, puis rejoindre l’Amazone en suivant les cours d’eau.

Pas de GPS. Pas de radio. Pas d’hélicoptère pour venir le chercher.

Seulement quelques hommes, des pirogues, du matériel scientifique et une immense curiosité.

Crevaux veut cartographier les territoires traversés, mais aussi observer leur faune et leur flore et étudier les populations qu’il rencontre.

Il choisit volontairement de voyager avec des équipes réduites et peu de matériel. Il veut pouvoir avancer vite et établir des relations avec les populations locales plutôt que se déplacer à la tête d’une lourde colonne.

L’expédition réussit.

Alors Crevaux repart.

En 1878, il explore l’Oyapock et rejoint à nouveau l’Amazone. Puis vient une entreprise encore plus extraordinaire : remonter le Magdalena en Colombie, franchir la cordillère des Andes et rejoindre le bassin de l’Orénoque.

À chaque retour en France, il rapporte cartes, observations scientifiques, objets et récits.

Il devient l’un des grands explorateurs français de son époque et reçoit la grande médaille d’or de la Société de géographie.

Il pourrait alors profiter de sa célébrité.

Il choisit de repartir.

Fin 1881, Crevaux prépare sa quatrième grande expédition. Cette fois, il veut explorer le río Pilcomayo et contribuer à établir une voie entre la Bolivie et l’Argentine.

Le terrain est dangereux. La région est instable.

Crevaux continue pourtant.

Le 19 avril 1882, il commence la descente du Pilcomayo avec ses compagnons.

Huit jours plus tard, l’expédition est attaquée.

Jules Crevaux est tué.

Il vient d’avoir 35 ans.

Son histoire nous paraît aujourd’hui presque impossible : parcourir des milliers de kilomètres à pied ou en pirogue, franchir des montagnes et pénétrer dans des régions pratiquement inconnues avec les moyens techniques du XIXe siècle.

Crevaux avait lui-même résumé avec une certaine modestie ce qui lui permettait d’avancer :

« J’attribue le succès de mes entreprises à trois causes : une bonne santé, un peu d’audace et beaucoup de chance. »

La chance finit par lui manquer.

L’audace, jamais.

À une génération habituée à pouvoir connaître presque instantanément n’importe quel endroit de la planète, Jules Crevaux rappelle quelque chose d’essentiel :

avant de savoir ce qu’il y avait derrière l’horizon, il a fallu que des hommes aient le courage d’aller voir.