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Entretien avec le responsable du programme Rafale à la DGA : « Le standard F5 constitue une véritable rénovation à mi-vie »

YANNICK SMALDORE – 30/10/2026

© Dassault AviationRafale au standard F4 avec trois munitions lourdes AASM-1000 et un pod de désignation Talios.

Entre le déploiement progressif du standard F4 et la préparation du F5, le Rafale connaît en ce moment une nouvelle phase majeure de son évolution. Alors que la France prépare désormais son futur avion de combat dans un cadre national, le chasseur de Dassault Aviation doit continuer à évoluer pour rester au meilleur niveau pendant plusieurs décennies. Nouveaux capteurs, armements, intelligence artificielle et drones d’accompagnement : dans un entretien accordé à Mer et Marine à l’occasion de la réalisation de notre nouveau hors-série Forces aériennes et spatiales françaises, l’ingénieur général de l’armement Sébastien, directeur du programme Rafale à la Direction générale de l’armement (DGA), détaille les évolutions en cours et les ambitions du standard F5, conçu comme une véritable rénovation à mi-vie de l’appareil. Nous publions ici la version longue de cet entretien.

L’avenir de l’aviation de combat française se précise. Après l’abandon du projet de chasseur NGF développé avec l’Allemagne et l’Espagne dans le cadre du programme SCAF, Paris a engagé les travaux préparatoires de son propre Avion de combat du futur (ACF). Ce nouvel appareil, dont le développement doit désormais être conduit dans un cadre essentiellement national, devra être opérationnel pour les missions conventionnelles au début des années 2040. Il prendra progressivement la relève du Rafale, dont les derniers exemplaires pourraient néanmoins rester en service jusque vers 2070. Dans cette perspective, le standard F5 apparaît comme une étape essentielle, tant pour maintenir les capacités opérationnelles françaises que pour préparer les technologies des futurs systèmes de combat.

Les perspectives du Rafale F5 viennent également de connaître de nouveaux développements sur le plan international. À l’occasion de son déplacement au Moyen-Orient, du 19 au 21 octobre, Emmanuel Macron a confirmé la signature d’un accord intergouvernemental avec les Émirats arabes unis portant sur une stratégie commune autour du Rafale de nouvelle génération. Cet accord pourrait relancer la participation émirienne au développement du F5, et potentiellement élargir le périmètre technologique et opérationnel de ce futur standard. Le président de la République a également évoqué une montée en gamme des Rafale qataris, laissant entrevoir de nouvelles évolutions capacitaires pour les appareils de Doha, que ce soit sur le standard F4 ou, potentiellement, le F5.

© Dassault Aviation

Ces annonces donnent un relief particulier aux travaux conduits actuellement sur le Rafale. À l’occasion de la préparation de notre nouveau hors-série Forces aériennes et spatiales françaises, nous avons pu nous entretenir, le 12 juin dernier, avec l’ingénieur général de l’armement Sébastien, responsable du programme Rafale au sein de la DGA. Des évolutions successives du standard F4 aux transformations beaucoup plus profondes prévues pour le F5, il est revenu sur les nouveaux équipements de cet avion de combat, les défis techniques rencontrés et les méthodes employées par la DGA pour accélérer l’intégration de capacités opérationnelles. Cet entretien, dont certains éléments ont depuis été précisés et actualisés par la DGA, a contribué à alimenter les analyses que vous pourrez retrouver dans les pages du magazine. En exclusivité, il vous est présenté ici dans sa version longue, permettant notamment de détailler les perspectives du Rafale F5 et de ses futurs drones d’accompagnement.

Notre nouveau hors-série Forces aériennes et spatiales françaises revient plus largement sur les capacités actuelles et futures de l’armée de l’Air et de l’Espace. Ce magazine de 96 pages, richement illustré, rassemble une cinquantaine de fiches techniques, des analyses, des reportages et des entretiens consacrés aux missions, aux équipements et aux personnels de l’armée de l’Air et de l’Espace. Du Rafale aux futurs systèmes de combat, en passant par les avions de transport, les hélicoptères, les drones, les moyens de renseignement et les capacités spatiales, il propose une présentation détaillée des forces aériennes françaises et de leurs perspectives d’évolution. Le magazine est disponible en précommande sur notre boutique en ligne, pour une livraison prévue en novembre 2026.

L’IGA Sébastien, responsable du programme Rafale à la DGA. 

Entretien avec l’ingénieur général de l’armement Sébastien, responsable du programme Rafale au sein de la DGA

Mer et Marine : Lancé en 2018, le standard F4 du Rafale a été développé selon une approche incrémentale, avec les sous-standards F4.1, F4.2 et F4.3. Quels sont les avantages de cette méthode ?

IGA Sébastien : Cette approche permet avant tout de réduire les cycles entre deux versions du système. En diminuant les délais entre deux livraisons, nous pouvons nous adapter beaucoup plus rapidement aux besoins opérationnels. Lorsqu’un développement s’étale sur plusieurs années, le risque est de ne répondre que très partiellement à l’évolution des besoins des forces pendant toute cette période. L’objectif est donc de délivrer régulièrement de nouvelles capacités. Sur le Rafale, nous sommes désormais sur un rythme d’environ une nouvelle version ou sous-version tous les deux ans, chacune apportant de nouveaux services fonctionnels.

Cette approche présente également un autre avantage : elle permet d’intégrer, en cours de développement, des évolutions qui n’étaient pas prévues à l’origine. Les capacités majeures continuent naturellement d’être développées conformément aux spécifications initiales, mais nous pouvons introduire rapidement de nouvelles fonctionnalités lorsque les besoins opérationnels évoluent. Nous pouvons notamment procéder par avenants, afin d’intégrer des capacités qui n’avaient pas nécessairement été envisagées au lancement d’un développement. Cela nous permet de répondre à des besoins qui peuvent émerger avec un préavis relativement bref, sans devoir attendre plusieurs années la livraison d’un nouveau standard complet.

Où en est aujourd’hui le déploiement de ces différents sous-standards au sein des forces françaises ?

Le standard F4.1 a été qualifié par la DGA en mars 2023. La qualification correspond à la vérification et à la validation de l’ensemble du système avant sa livraison aux forces, qui procèdent ensuite à son expérimentation puis à sa mise en service opérationnelle. Aujourd’hui, l’ensemble de la flotte française a été porté à ce standard.

Le standard F4.2 a, quant à lui, été qualifié en octobre 2025. Il fait actuellement l’objet d’une phase d’expérimentation conduite notamment par le Centre d’expertise aérienne militaire (CEAM) de l’armée de l’Air et de l’Espace et le Centre d’expérimentations pratiques et de réception de l’aéronautique navale (CEPA) de la Marine nationale, avec l’appui des centres de la DGA. Il s’agit d’évaluer les nouvelles fonctionnalités sous l’angle opérationnel, notamment afin de valider les concepts d’emploi. Son déploiement a déjà commencé, plusieurs Rafale ayant été convertis au F4.2, et cette conversion au standard F4.2 se poursuit progressivement sur le reste de la flotte sur la fin de l’année 2026 et le début de l’année suivante.

Enfin, le standard F4.3 constitue le dernier incrément du F4, dont la qualification est attendue dans le courant de l’année 2027. Les développements industriels doivent s’achever d’ici la fin de cette année, avant les travaux de qualification, puis d’expérimentation et de déploiement.

Ces appellations F4.1, F4.2 et F4.3 concernent-elles également les clients export du Rafale ?

Non, ce sont des nomenclatures spécifiques à la France. Les standards export sont effectivement déclinés des standards français, mais ils possèdent leurs propres appellations et leurs propres configurations, adaptées aux besoins de chaque utilisateur. Il existe néanmoins une souche logicielle commune et de nombreuses briques techniques partagées entre les différentes versions du Rafale.

© Armée De L’air Et De L’espace

Rafale F4 : de nouveaux capteurs et une connectivité renforcée

Quelles sont les principales capacités introduites par le F4.1 ?

Le F4.1 introduit plusieurs évolutions majeures, à commencer par le viseur de casque Scorpion. Il s’agit d’un dispositif placé devant l’œil du pilote, qui lui permet notamment de faciliter la désignation des objectifs.

Ce standard marque également une première étape importante dans le développement du combat aérien collaboratif, qui constitue l’un des fondements du F4. Nous avons introduit de nouvelles capacités d’échange de données entre Rafale, permettant notamment la localisation passive de menaces grâce à la fusion des informations recueillies par plusieurs appareils. Le principe est de s’appuyer sur les capteurs passifs embarqués sur les différents chasseurs pour recueillir des informations sur une menace. En croisant ces informations par l’intermédiaire des moyens de connectivité, les avions peuvent déterminer la position de cette menace. Nous nous appuyons donc à la fois sur les capacités de détection des capteurs de bord et sur la collaboration entre les plateformes pour réaliser cette localisation.

Le F4.1 intègre également l’armement air-sol modulaire AASM de 1 000 kg, avec ses capacités de guidage INS/GPS et laser. Cela permet d’augmenter sensiblement la puissance de frappe du Rafale. Un appareil peut emporter jusqu’à trois AASM de 1 000 kg, ce qui représente une configuration particulièrement lourde.

Nous avons aussi amélioré plusieurs capteurs de l’avion, notamment le pod de désignation laser Talios et l’optronique secteur frontal (OSF). L’une des évolutions majeures concerne l’introduction d’une nouvelle voie infrarouge de type IRST, pour Infrared Search and Track, qui permet de détecter des cibles aériennes à très longue distance à partir de leur signature thermique. Des évolutions ont également été introduites dans les modes radar, notamment pour le pistage de cibles au sol, ainsi que dans le système d’autoprotection Spectra. Enfin, nous avons amélioré plus globalement la connectivité de l’appareil.

Et concernant le F4.2 ?

L’un des apports les plus visibles du standard F4.2 concerne l’intégration de deux missiles MICA supplémentaires sous les ailes du Rafale, sur les points d’emport n°3, qui étaient jusqu’ici inexploités. Cela augmente le nombre d’armements air-air disponibles et donc les capacités d’engagement de l’appareil pour le combat aérien, mais aussi sa capacité d’autodéfense lors des raids à longue portée.

Une autre évolution importante du F4.2 est l’introduction d’un système de navigation et d’attaque complémentaire, connecté au système de l’avion. Ce système complémentaire se présente sous la forme d’un Electronic Flight Bag, ou EFB. Il s’agit d’une tablette, qui peut par exemple être placée sur la cuisse du pilote, comme on peut en trouver à bord de certains aéronefs civils. Mais sa particularité est ici d’être directement connectée au système de navigation et d’attaque du Rafale. L’objectif est de disposer d’un système ouvert, permettant d’intégrer des applications nouvelles, connectées au système, dans des cycles de développement très courts. Nous voulons notamment donner aux forces la possibilité de développer et d’intégrer elles-mêmes des applications répondant à des besoins opérationnels spécifiques, en toute sécurité.

L’EFB dispose pour cela d’un environnement de développement adapté, qui donne aux utilisateurs la possibilité d’introduire des applications à leur propre initiative, sans devoir modifier le cœur du système de combat du Rafale. La tablette peut s’interfacer avec certains systèmes de communication et récupérer des informations issues du système de mission. Ces données peuvent ensuite être exploitées par les applications installées sur l’EFB, pour les présenter aux équipages sous une forme adaptée à leurs besoins. Nous mettons donc à disposition des informations qui existent déjà dans le système de mission, et les utilisateurs peuvent ensuite les exploiter et les mettre en forme comme ils le souhaitent, en fonction des applications qu’ils développent. Cela permet de répondre beaucoup plus rapidement à certains besoins opérationnels, sans nécessairement engager une modification lourde du système de combat.

Le Standard F4 introduit l’ouverture de deux nouveaux points d’emports pour missiles air-air MICA et MICA-NG. Chaque Rafale pourra ainsi emporter huit missiles air-air, tout en disposant de trois points d’emports lourds pour des réservoirs de carburant externes ou des munitions air-sol.

Le F4.2 introduit également la simulation embarquée et, pour les Rafale Marine, une assistance à l’appontage. Comment fonctionnent ces deux capacités ?

Pour la simulation embarquée, le principe est assez simple. Aujourd’hui, lorsque vous voulez entraîner un pilote en vol à certaines situations de combat, vous êtes généralement obligé de mettre en œuvre un autre aéronef pour représenter la menace, soit un autre avion de combat, soit un avion léger jouant le rôle de plastron. Avec la simulation embarquée, nous pouvons stimuler directement les capteurs du Rafale avec des pistes fictives. Il peut s’agir de cibles correspondant à des scénarios préprogrammés dans le système, mais également de pistes générées depuis un centre au sol, puis transmises à l’avion en temps réel par une liaison de données. On intègre ainsi directement dans le Rafale certaines fonctionnalités qui n’étaient jusqu’à présent disponibles que sur les simulateurs au sol. Cela permet de réaliser des entraînements en vol en utilisant le système de combat de l’appareil, sans nécessiter la présence physique de toutes les plateformes représentées dans le scénario. Cette capacité est applicable aussi bien aux Rafale C et B de l’armée de l’Air et de l’Espace qu’aux Rafale M de la Marine nationale.

L’autre évolution importante, spécifique aux Rafale M, concerne effectivement l’assistance à l’appontage. L’objectif est de réduire la charge de travail du pilote lors de son retour sur le porte-avions. Le système apporte une assistance dès l’intégration de l’appareil dans le circuit d’appontage, puis pendant l’approche finale. Il fournit au pilote un guidage extrêmement précis, qui doit lui permettre de se présenter dans des conditions optimales au-dessus du pont d’envol. Le pilote dispose donc d’indications qu’il peut suivre pour réaliser son approche. Le système l’accompagne jusqu’au pont en l’aidant à maintenir une présentation optimale pour l’appontage.

Cette capacité a fait l’objet de campagnes d’essais à la mer, notamment à bord du porte-avions Charles de Gaulle, afin d’en valider l’intégration. Elle doit ensuite être déployée au sein des flottilles embarquées pour être utilisée en conditions opérationnelles.

© Marine Nationale – Johann Guiavarch

Le F4.3 constituera le dernier incrément de ce standard. Quelles évolutions importantes apportera-t-il ?

L’une des principales évolutions concerne le pod de désignation Talios, avec l’introduction d’un mode appelé ATDR, pour Automatic Target Detection and Recognition. Il s’agit d’une fonction de détection et de reconnaissance automatique des objectifs. Le principe est de permettre au pod de balayer automatiquement une zone géographique et d’y détecter les objets susceptibles de présenter un intérêt pour la mission. Pour cela, nous utilisons des techniques d’intelligence artificielle, avec notamment un réseau de neurones intégré au pod, qui permet d’analyser les images et de faire ressortir les objets d’intérêt. Le système effectue donc un balayage automatique, détecte différents objets, les classe et les pré-identifie. Le pilote peut ensuite naviguer entre les différentes détections proposées par le système. Lorsqu’il sélectionne un objet, le pod lui présente une image plus détaillée, qui lui permet de l’analyser visuellement et de déterminer s’il correspond effectivement à ce qu’il recherche dans le cadre de sa mission. Cela permet au pilote de passer d’un objet à l’autre, sans devoir rechercher manuellement l’ensemble des éléments présents dans une zone. L’intelligence artificielle intervient dans la détection et la présélection des objets d’intérêt, puis l’équipage peut les examiner pour déterminer s’ils présentent réellement un intérêt opérationnel.

L’autre volet majeur du F4.3 concerne la connectivité. C’est le standard qui doit permettre d’atteindre la pleine connectivité souveraine du Rafale, avec notamment l’intégration de la radio CONTACT. Ce poste radio assure les fonctions de communication radio classiques, mais il permet également d’échanger des données numériques à travers un réseau aéronautique reposant sur le protocole IP, comme celui qui est utilisé sur Internet. Nous disposons ainsi d’une architecture de communication permettant de diffuser des données entre les différentes plateformes. À cela s’ajoute la communication satellitaire BLOS, pour Beyond Line of Sight, qui constitue une autre composante de ce réseau aéronautique. Elle permet d’échanger des informations au-delà de l’horizon radio, notamment avec des centres de commandement et de contrôle situés à grande distance.

Nous introduisons également une évolution importante du système d’autoprotection Spectra, avec de nouvelles capacités de brouillage numérique, qui permettront notamment d’améliorer la réactivité du système face aux menaces. 

Enfin, le F4.3 doit permettre l’intégration du missile MICA NG. Il représente une évolution très importante de l’armement air-air du Rafale, avec de nouveaux autodirecteurs, aussi bien dans sa version à guidage électromagnétique que dans sa version à guidage infrarouge. L’autre évolution majeure de ce missile concerne sa propulsion, avec l’introduction d’un moteur à double impulsion. Cela permettra d’améliorer considérablement la portée d’engagement et la létalité du missile. Les deux versions, EM et IR, bénéficieront donc à la fois de nouveaux autodirecteurs et de cette propulsion améliorée. Sur ce point, les travaux d’intégration sont bien avancés, comme l’ont montré les essais de tir réalisés depuis un Rafale en vol supersonique.

Vol d’essai d’un Rafale équipé d’un pod Talios.

Des évolutions accélérées pour répondre aux besoins opérationnels

Le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace a récemment évoqué l’introduction d’un nouveau missile air-air à très longue portée, baptisé COMETE, qui pourrait arriver à l’horizon 2030 sous Rafale F4. Comment peut-on envisager de développer et d’intégrer aussi rapidement un armement de cette catégorie ?

C’est un sujet qui n’est pas encore suffisamment mature pour que nous puissions l’évoquer dans le détail. Le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace a effectivement fait cette annonce, mais je ne peux pas vous en dire beaucoup plus sur ce programme à ce stade. En revanche, lorsque l’on cherche à développer rapidement une nouvelle capacité, l’une des solutions consiste à partir de technologies ou de solutions qui fonctionnent déjà, plutôt que de chercher à introduire simultanément des innovations majeures sur toutes les composantes d’un armement.

Sur le MICA NG, par exemple, nous avons voulu apporter un progrès technologique important sur plusieurs briques du missile, ce qui nécessite naturellement des temps de développement assez conséquents. Mais si l’objectif est d’aller beaucoup plus vite, nous pouvons adopter une logique différente, en conservant certaines solutions éprouvées et en concentrant les développements sur les adaptations nécessaires pour répondre au nouveau besoin opérationnel. Si je prends un exemple assez intuitif, lorsque l’on cherche à augmenter la portée d’un missile, on peut envisager de faire évoluer prioritairement sa propulsion, sans nécessairement redévelopper l’ensemble de ses autres sous-systèmes.

Cela ne signifie pas pour autant que l’intégration soit simple. Si vous voulez que votre missile aille beaucoup plus loin, il faut généralement disposer d’un propulseur plus volumineux. Vous modifiez donc sa masse et ses caractéristiques aéromécaniques, ce qui nécessite de reprendre les travaux d’intégration sous l’aéronef. Mais si vous partez d’une solution existante et que vous réalisez les adaptations nécessaires pour répondre à votre objectif, vous pouvez aller beaucoup plus vite qu’en redéveloppant l’ensemble du missile.

Du côté de la DGA, cela implique aussi de travailler différemment. C’est tout le sens de la démarche de « DGA de combat » souhaitée par notre délégué général. Nous cherchons à mettre en œuvre des modalités de travail innovantes, capables de rompre avec certains schémas traditionnels pour répondre plus rapidement aux sollicitations des forces. Il faut notamment une forte implication de l’ensemble des industriels concernés, afin de traiter de manière coordonnée le développement du missile et son intégration sous l’aéronef. Nous devons pouvoir réaliser rapidement les bons compromis techniques, avec des boucles de décision très courtes. Cela concerne également les modalités de contractualisation, que nous cherchons à rendre aussi agiles que possible pour éviter de perdre du temps et permettre aux industriels de travailler rapidement.

Nacelle de roquettes de 68 mm sous l’aile d’un Rafale de l’armée de l’Air et de l’Espace. Depuis cet été, les Rafale français sont en mesure d’utiliser une variante spéciale de cette munition, à guidage laser, pour des tirs contre des drones et des missiles de croisière.

Cette recherche de réactivité se retrouve dans les travaux engagés pour répondre à la menace des drones, avec notamment l’intégration de roquettes à guidage laser de 68 mm sur Rafale. Comment la DGA intervient-elle dans ces développements ?

Non seulement nous pilotons ces développements, mais nous participons directement à leur réalisation, en nous appuyant notamment sur les centres d’essais de la DGA. Sur les roquettes guidées laser, par exemple, nous conduisons des essais d’ouverture du domaine de séparation. Ces travaux sont directement réalisés par DGA Essais en vol, sur son site de Cazaux, en concertation avec DGA Essais de missiles, qui dispose notamment de zones de travail particulièrement adaptées aux essais d’armement sur la façade atlantique.

Pour parvenir à être réactifs, nous devons d’abord spécifier rapidement à l’industrie ce que nous attendons. Cela passe notamment par la définition de spécifications juste suffisantes pour répondre au besoin opérationnel. Nous cherchons à éviter la sur-spécification, qui génère des cycles de développement supplémentaires sans nécessairement améliorer le résultat opérationnel. Ensuite, nous travaillons avec les industriels pour réaliser les modifications nécessaires, avec une implication directe de nos centres d’essais. Dans le cas des roquettes guidées laser de 68 mm, cela implique notamment Dassault Aviation pour les adaptations liées à l’aéronef, et Thales à la fois pour les modifications nécessaires sur le pod Talios et pour la munition elle-même.

Il y a de véritables défis techniques à relever. Il faut notamment être capable d’assurer correctement la détection, le guidage et la poursuite de cibles qui peuvent évoluer très près du sol, dans des conditions extrêmement variées, avec des arrière-plans qui peuvent compliquer considérablement le travail des capteurs. Il faut également pouvoir maintenir correctement le faisceau laser pendant toute la phase d’engagement, afin que la roquette reste guidée jusqu’à sa cible.

À cela s’ajoutent les questions de séparation de la munition sous l’avion. Il faut déterminer les conditions optimales de séparation, mais aussi s’assurer que le guidage reste correct pendant toute la phase de tir. Ce sont des difficultés qui ne sont pas nécessairement visibles pour quelqu’un d’extérieur au domaine, mais qui représentent de véritables défis technologiques. C’est sur ces différents aspects que travaillent actuellement nos équipes d’essais, avec l’assistance de l’ensemble des industriels concernés. Nous ne sommes donc pas sur une intégration plug and play que l’on pourrait réaliser en quelques semaines, mais nous pouvons parvenir à délivrer ce type de capacité en quelques mois [NDLR : Depuis la réalisation de cette interview, une première capacité opérationnelle a justement été livrée aux forces françaises, quelques mois après le lancement des études].

C’est aussi ce qui caractérise aujourd’hui notre activité sur le Rafale. Nous conduisons des développements sur le temps long, nous cherchons à réduire les cycles de livraison des capacités avec l’approche incrémentale, nous préparons le standard F5, et parallèlement, lorsqu’une urgence opérationnelle apparaît, comme cela a été le cas au Moyen-Orient, nous devons pouvoir apporter une réponse technique en quelques mois. Cette capacité à travailler simultanément sur le temps court et sur le temps long est au cœur de la démarche de « DGA de combat ».

© Armée De L’air Et De L’espace

Rafale F5 : une véritable rénovation à mi-vie

Passons justement au Rafale F5. Quelle est l’ampleur de cette évolution par rapport aux standards précédents, et quel calendrier envisagez-vous pour son développement ?

L’objectif est de délivrer cette capacité au cours de la prochaine décennie. Mais il faut bien comprendre que le Rafale F5 constitue une véritable rénovation à mi-vie de l’appareil. Ce n’est pas une évolution marginale de ses capteurs ou de ses armements. Nous nous appuyons certes sur une plateforme existante, qui a déjà fait ses preuves, mais nous allons rénover en profondeur ses capteurs, sa propulsion et ses systèmes de mission pour répondre aux défis des prochaines décennies, car le Rafale restera en service au sein des armées françaises jusque vers 2070. L’objectif est donc de donner au Rafale une nouvelle génération de capteurs, afin qu’il soit capable de faire face aux menaces qui apparaîtront au cours des prochaines décennies, tout en préservant sa capacité d’évolution pour l’avenir.

Cela passe notamment par une transformation profonde de l’architecture informatique et électronique de l’appareil, avec une introduction plus massive de l’intelligence artificielle, dont nous commençons déjà à tester les applications en vol. Nous voulons être capables d’apporter des réponses plus adaptatives aux nouvelles menaces auxquelles les équipages pourront être confrontés. C’est un projet d’une ampleur extrêmement conséquente, qui se distingue assez nettement des standards antérieurs. Nous ne sommes plus simplement dans une logique d’amélioration successive des équipements existants, mais dans une rénovation en profondeur de l’ensemble du système de combat.

Comme pour le F4, envisagez-vous de diviser ce nouveau standard en plusieurs incréments ?

À ce stade, nous envisageons effectivement deux incréments. L’idée est d’introduire, dans un premier temps, la nouvelle architecture matérielle ainsi que les premiers grands équipements et capteurs qui s’appuieront sur cette architecture. Dans un second temps, nous pourrons intégrer une nouvelle série de capteurs et de systèmes traitements, en exploitant pleinement les possibilités offertes par cette nouvelle architecture. C’est la logique générale que nous envisageons actuellement, avec un premier incrément F5.1, attendu au début des années 2030, puis un second F5.2, pour la seconde moitié de la décennie.

L’une des évolutions majeures concernera le radar RBE2 XG. Ce sera un radar entièrement nouveau, qui ne réutilisera pas l’antenne du radar actuel. Nous allons introduire une nouvelle antenne AESA reposant sur des modules émetteurs-récepteurs en nitrure de gallium, ou GaN, qui remplaceront la technologie actuelle à base d’arséniure de gallium, le GaAs. L’intérêt du nitrure de gallium est notamment de permettre aux modules de supporter des échauffements plus importants et de travailler avec des niveaux d’énergie supérieurs. Cela nous permettra de disposer d’un radar beaucoup plus puissant, avec une amélioration sensible de sa portée efficace de détection. Mais cette évolution ne concerne pas uniquement l’antenne. Nous prévoyons également de nouveaux traitements et de nouveaux modes de fonctionnement, notamment pour répondre à la menace que représentent les aéronefs à très faible signature radar.

Nous allons également introduire des fonctions reposant sur l’intelligence artificielle dans ces nouveaux moyens de traitement, notamment dans les modes d’imagerie radar. Le principe est assez proche de ce que je vous ai décrit pour le mode ATDR du pod Talios. Nous voulons pouvoir exploiter les images produites par le radar pour y rechercher automatiquement certains objets ou installations d’intérêt. Cela pourra notamment servir à rechercher des sites de défense sol-air adverses. À partir de l’imagerie radar, les traitements permettront de faire ressortir les objets recherchés, comme le fera le Talios avec ses propres capteurs optroniques.

Nous allons également faire évoluer les modes de fonctionnement du radar. Aujourd’hui, il faut, dans certaines situations, effectuer des transitions entre différents modes, notamment entre des fonctions air-air et air-sol. Avec le nouveau radar, nous disposerons de capacités d’entrelacement qui permettront d’utiliser plusieurs modes en parallèle. Nous pourrons donc cumuler différents types de fonctionnement, sans devoir nécessairement interrompre une fonction pour en utiliser une autre. Cela permettra d’améliorer sensiblement les possibilités d’utilisation du radar dans des missions complexes, où l’équipage doit pouvoir rechercher et suivre simultanément différentes catégories de menaces.

© Dassault Aviation

Le Rafale F5 devra notamment pouvoir conduire des missions d’entrée en premier face à des systèmes intégrés de défense aérienne de plus en plus performants. Quelles évolutions seront nécessaires pour répondre à ce défi ?

Il y a deux grands objectifs qui structurent le standard F5. Le premier est de répondre aux besoins de la composante nucléaire aéroportée, avec notamment l’intégration du futur missile ASN4G. Le second concerne effectivement la capacité d’entrée en premier, c’est-à-dire la possibilité de pénétrer des espaces aériens protégés par des systèmes intégrés de défense aérienne. Aujourd’hui, les systèmes de défense sol-air sont organisés en architectures multicouches, qui associent des moyens de détection et d’engagement à courte, moyenne et longue portée. Pour pouvoir pénétrer ces dispositifs, nous devons faire évoluer plusieurs capacités du Rafale.

La première concerne la navigation. Il faut disposer d’une navigation particulièrement résiliente, capable de continuer à fonctionner avec une très grande précision dans des environnements électromagnétiques contestés. Nous prévoyons notamment l’introduction d’une nouvelle génération de centrales inertielles reposant sur un gyroscope hémisphérique résonant, ou HRG, qui offrira une très grande précision de localisation. Cela doit nous permettre d’améliorer la résilience de la navigation, notamment lorsque les systèmes satellitaires peuvent être perturbés ou brouillés.

Le deuxième domaine concerne les communications. Une fois que nous sommes capables de nous localiser précisément, il faut également pouvoir continuer à échanger des informations entre les différentes plateformes, y compris dans des environnements fortement brouillés. C’est notamment l’objectif de la nouvelle liaison de données IVDL, pour Inter Vehicle Data Link, qui sera intégrée au standard F5. Il s’agit d’une liaison de données discrète et particulièrement résiliente au brouillage. Les moyens radio classiques peuvent être relativement faciles à détecter, notamment lorsqu’ils émettent de manière omnidirectionnelle. Avec l’IVDL, nous recherchons au contraire des communications très difficiles à détecter, à intercepter et à brouiller. C’est une capacité particulièrement importante pour les missions de pénétration, lorsque plusieurs plateformes doivent pouvoir échanger des informations tout en préservant leur discrétion.

Le F5 doit permettre le remplacement du missile nucléaire ASMPA-R par le nouveau missile ASN4G.

Cette liaison IVDL est-elle spécifiquement française ? A-t-elle vocation à remplacer la Liaison 16 ?

Il s’agit d’une liaison souveraine, mais elle n’a pas vocation à remplacer la Liaison 16. La L-16 reste le standard permettant d’assurer l’interopérabilité avec nos alliés. L’IVDL répond à un besoin différent, notamment en matière de discrétion et de résilience des communications. C’est une liaison souveraine, mais qui pourrait potentiellement être partiellement ouverte à certains de nos partenaires pour permettre des échanges d’informations dans le cadre d’opérations conjointes. Nous prévoyons également de renforcer les capacités de communication satellitaire, avec une architecture intégrant des moyens redondants et de nouvelles possibilités de connexion aux constellations de télécommunications en orbite basse qui devraient se multiplier dans les prochaines années.

Au-delà de ces évolutions de navigation et de communication, le Rafale F5 doit-il également de nouveaux armements ?

Effectivement. Une fois que nous sommes capables de nous localiser précisément et de communiquer de manière résiliente, il faut aussi être en mesure de détecter et de traiter les systèmes de défense adverses, y compris dans la profondeur du dispositif adverse. Cela passe par les évolutions du radar et des capteurs optroniques, mais également par l’intégration de nouveaux armements adaptés à ces missions.

Nous aurons notamment le futur missile STRATUS-RS, issu du programme de futurs missiles antinavires et de croisière que nous menons conjointement avec les Britanniques et les Italiens. Il s’agit d’un missile supersonique destiné à pouvoir frapper en profondeur des objectifs fortement défendus. Il pourra notamment être employé contre des navires ou des sites de défense adverses, mais également contre des cibles aériennes de grande valeur comme les avions de détection et de commandement ou les ravitailleurs.

Nous travaillons également sur plusieurs armements issus du programme Armement Air-Sol du Futur, ou AASF. Il y a notamment l’AASM XLR, qui permettra d’obtenir une portée sensiblement accrue par rapport aux versions actuelles de cet armement air-sol, afin d’engager des objectifs à plus grande distance. Le programme AASF pourrait aussi comprendre les familles d’armements SmartGlider et SmartCruiser, plus légers et capables d’opérer en essaims, et qui répondent à des besoins complémentaires.

L’enjeu est de disposer de moyens de frappe adaptés aux différentes catégories de cibles que nous pourrons rencontrer, notamment pour neutraliser les systèmes de défense adverses à distance.

À cela s’ajoute naturellement l’intégration du missile nucléaire ASN4G, qui constitue un autre objectif fondamental du standard F5.

Vue d’artiste du STRATUS-RS.

Les performances de la plateforme elle-même doivent aussi évoluer. Lors du Salon du Bourget 2025, vous avez notamment évoqué une nouvelle version du moteur M88 et des réservoirs conformes. Quelles autres évolutions importantes sont envisagées sur l’appareil ?

Nous travaillons effectivement sur une évolution du moteur M88, dont la poussée doit passer d’environ 7,5 à 9 tonnes dans le cadre du programme T-Rex. Cette augmentation de poussée permettra notamment d’améliorer sensiblement les performances du Rafale lorsqu’il évolue dans des configurations lourdes, avec des charges externes importantes.

Nous prévoyons également l’intégration de réservoirs dorsaux conformes, ou CFT, qui épouseront les formes du fuselage de l’appareil. Ces réservoirs permettront d’augmenter la quantité de carburant disponible, tout en générant moins de traînée que les réservoirs pendulaires classiques emportés sous voilure. L’objectif est donc d’améliorer sensiblement la distance franchissable et le rayon d’action du Rafale.

Une autre évolution majeure concernera le système d’autoprotection Spectra, avec notamment le passage à une architecture numérique. Nous allons faire évoluer les capacités de détection et de brouillage pour être capables de traiter les menaces qui apparaîtront au cours des prochaines décennies. Dans ce domaine, il existe une confrontation permanente entre le glaive et le bouclier. Les systèmes de détection et les missiles évoluent, et les moyens d’autoprotection doivent continuer à progresser pour conserver leur efficacité. Nous réalisons donc un investissement très important sur cette nouvelle génération de Spectra, avec notamment une numérisation complète de ses chaînes de traitement et de nouvelles capacités de brouillage numérique.

Il y aura également des évolutions majeures dans le domaine de l’optronique, à commencer par l’introduction d’un nouveau pod appelé TR, pour Targeting and Reconnaissance. Ce pod succédera au Talios actuel et permettra, dans un encombrement comparable, de réunir les fonctions de désignation d’objectif et les capacités de reconnaissance aujourd’hui assurées par la nacelle Reco NG, bien plus encombrante. Nous voulons disposer d’un équipement unique offrant un excellent niveau de performance dans ces deux domaines.

L’autre grande évolution optronique concernera l’optronique secteur frontal, avec une nouvelle voie infrarouge baptisée Silent Killer. Il s’agit d’une nouvelle génération de capteur infrarouge passif, dont les performances de détection seront sensiblement améliorées, notamment à longue distance. Nous cherchons particulièrement à renforcer les capacités du Rafale face aux aéronefs discrets, dits « furtifs ». Ces appareils parviennent à réduire considérablement leur signature radar, grâce notamment aux formes de leur cellule et aux matériaux employés. En revanche, il est beaucoup plus difficile de dissimuler complètement leur signature thermique, qui peut provenir de la motorisation, mais aussi de l’échauffement de la cellule de l’appareil. En utilisant un capteur infrarouge passif suffisamment performant, nous pouvons rechercher et détecter ces cibles à partir de leur signature thermique, sans nécessairement utiliser le radar. Le futur Silent Killer offrira donc des capacités accrues de détection passive des cibles discrètes, avec une portée sensiblement améliorée. Ces évolutions contribueront également à améliorer la détection de certaines catégories de drones, en complément des nouveaux modes radar adaptés notamment aux cibles évoluant à faible vitesse.

© Dassault Aviation

Au-delà du Rafale

Le Rafale F5 doit également pouvoir évoluer avec des drones de combat. Initialement, la France envisageait un drone furtif relativement lourd, dérivé du démonstrateur nEUROn. Mais la DGA a récemment publié une demande d’informations portant sur des systèmes de combat collaboratif qui semblent également ouvrir la voie à des drones plus compacts, proches des Collaborative Combat Aircraft américains. Où en sont aujourd’hui vos réflexions ?

L’idée est en effet que le Rafale F5 dispose de drones connectés, capables de participer au combat collaboratif, que l’on qualifie génériquement de PCA, pour Plateformes collaboratives autonomes. Nous cherchons avant tout à identifier les solutions les plus adaptées aux attentes technico-opérationnelles des forces armées. C’est précisément l’objet de la demande d’informations que nous avons lancée auprès des industriels. Nous voulons pouvoir évaluer un éventail suffisamment large de solutions et déterminer quelles architectures de drones connectés seraient les plus efficaces pour répondre aux différentes missions envisagées.

Toutes les options sont étudiées. Il existe effectivement une large gamme de possibilités, depuis les drones de combat relativement lourds, pour lesquels l’attrition sera relativement peu tolérée, jusqu’à des plateformes beaucoup plus petites et consommables, comme les Remote Carriers, en passant par des PCA médians, moins chers que les gros drones de combat, mais tout de même réutilisables sur la durée.

Il existe donc toute une gamme de solutions possibles, qui ne répondent pas nécessairement aux mêmes besoins. Nous devons examiner les compromis techniques et financiers associés à chacune de ces architectures. Il est également envisageable que plusieurs familles de drones complémentaires puissent être développées, afin de répondre à des missions différentes et d’étendre progressivement les capacités opérationnelles offertes aux forces.

Mais nous sommes encore dans une phase d’instruction, et les choix définitifs n’ont pas été arrêtés. Ce qui ne change pas, en revanche, c’est le principe opérationnel que nous voulons mettre en œuvre. L’objectif est de disposer d’un ensemble, ou d’un essaim, de drones connectés, animés par de l’intelligence artificielle et pilotés par un chef d’orchestre, qui sera le Rafale F5.

Le Rafale devra donc pouvoir coordonner ces différentes plateformes, en fonction des besoins de la mission et des capacités des drones qui l’accompagnent. Indépendamment de la solution aérienne qui sera finalement retenue, qu’il s’agisse de drones lourds ou de plateformes beaucoup plus légères, ce principe reste invariant.

© Dassault Aviation

L’annulation du programme européen qui devait mener au SCAF et au chasseur NGF laisse désormais une incertitude sur l’avenir de l’aviation de combat française et européenne, notamment à l’horizon des années 2040. Le Rafale pourra-t-il continuer à évoluer au-delà du F5, ou ce standard est-il censé constituer sa dernière grande évolution ?

Il faut distinguer le programme NGWS (Newt Generation Weapon System), qui correspondait au développement en coopération d’un système de combat de nouvelle génération [NDLR : avec l’avion de combat New Generation Fighter et les Remote Carriers], du besoin français de disposer d’un système de combat aérien du futur, le SCAF (Système de combat aérien futur). L’évolution du cadre de coopération ne fait pas disparaître ce besoin.

Pour ce qui concerne le Rafale, comme je vous l’ai indiqué, il a encore de très longues années devant lui. Le contexte opérationnel évolue en permanence. Nous savons que de nouvelles menaces apparaîtront au cours des prochaines décennies et qu’il faudra nécessairement continuer à faire évoluer les capacités de l’appareil pour y répondre. Cette plateforme continuera donc à évoluer pour être en mesure d’affronter les menaces futures.

Le NGF, tel qu’envisagé dans le cadre du programme trinational SCAF/FCAS. 

À la DGA, travaillez-vous déjà sur les technologies qui pourraient être intégrées aux futurs standards du Rafale, au-delà du F5 ?

Oui, tout à fait. C’est une partie importante de notre activité, notamment au travers des projets d’études amont que nous conduisons pour faire mûrir les technologies des futurs systèmes. Une rupture technologique ne s’improvise pas du jour au lendemain. Elle ne peut pas nécessairement être développée pendant la seule durée de réalisation d’un standard. Il faut préparer certaines technologies très en amont, parfois plusieurs années avant de pouvoir envisager leur intégration dans un système opérationnel. Lorsque nous avons lancé le standard F4 en 2018, nous avons par exemple engagé, dans le même temps, les études amont qui préfiguraient les évolutions de Spectra prévues pour le F5.

C’est représentatif de la manière dont nous travaillons à la DGA. Nous devons gérer des cycles de développement courts, pour intégrer rapidement de nouvelles capacités et répondre aux besoins opérationnels qui peuvent apparaître, tout en préparant les ruptures technologiques qui interviendront dans une ou plusieurs décennies. Ces projets d’études amont permettent de faire progresser les technologies jusqu’à un niveau de maturité suffisant pour envisager ensuite leur développement industriel et leur intégration dans un standard.

C’est aussi une dimension importante du rôle de la DGA dans l’accompagnement de l’industrie française. Pour disposer demain de forces armées et d’une industrie de défense au meilleur niveau, il faut préparer dès aujourd’hui les technologies dont nous aurons besoin.

Dernière question : le Rafale connaît un important succès à l’exportation, avec des configurations parfois adaptées aux besoins particuliers de chaque client. Ces développements spécifiques peuvent-ils, en retour, bénéficier aux Rafale français ?

Oui, tout à fait. Les développements export s’appuient principalement sur les capacités et les évolutions réalisées pour les armées françaises, mais il peut aussi y avoir des retombées dans l’autre sens. Lorsque des équipements ou des fonctionnalités sont développés à la demande de certains clients, nous pouvons examiner s’ils présentent également un intérêt pour nos propres forces. C’est par exemple le cas de certaines évolutions des moyens de soutien, pour lesquelles nous pouvons bénéficier de développements réalisés initialement par l’industrie au profit de certains clients. Même si les développements nationaux restent le socle principal de l’évolution du Rafale, certaines adaptations réalisées pour l’export peuvent donc aussi bénéficier directement aux armées françaises.