Malouines : le pétrole de Sea Lion ravive les tensions entre Londres et Buenos Aires
Caroline Britz – 29/10/2026

© Droits Reserves
Le Tribunal international du droit de la mer examinera les 10 et 11 novembre à Hambourg la demande de l’Argentine de stopper Sea Lion, le premier projet pétrolier au large des Malouines. C’est la première fois que Buenos Aires porte ce volet de son conflit avec Londres devant une juridiction internationale. En parallèle, le gouvernement argentin menace de sanctions les sociétés qui travaillent sur le projet, ce qui pèse déjà sur le choix des fournisseurs.
Le 13 octobre, l’Argentine a demandé au Tribunal international du droit de la mer, à Hambourg, d’ordonner au Royaume-Uni de suspendre Sea Lion, un champ pétrolier situé à 220 km au nord des Malouines (Falkland pour les Britanniques) et développé par l’israélien Navitas Petroleum et le britannique Rockhopper Exploration. Le Tribunal examinera cette demande lors d’une audience publique les 10 et 11 novembre. Buenos Aires, qui revendique l’archipel, estime que cette exploitation, autorisée par Londres et le gouvernement des îles, porte atteinte à ses droits sur le plateau continental et menace le milieu marin. Le Royaume-Uni soutient au contraire que les licences sont légales.
Un champ en eaux profondes
Le gisement se trouve à environ 220 km au nord de l’archipel, à 450 mètres de profondeur. En 1998, six puits forés notamment par Shell et l’américain Amerada Hess y avaient trouvé des traces de pétrole, mais aucun gisement exploitable. La première découverte commerciale revient à la compagnie britannique Rockhopper Exploration, en mai 2010. Il a ensuite fallu 15 ans d’études, de changements de partenaires et de reports pour lancer le projet. La décision d’investir a été prise en décembre 2025 par l’israélien Navitas Petroleum, qui détient 65 % via une filiale britannique et pilote les travaux, et par Rockhopper, qui garde 35 %.
Selon les plans des porteurs de projet, dans un premier temps, 11 puits seront reliés à l’unité flottante de production et de stockage (FPSO) Aoka Mizu, qui peut traiter 55.000 barils par jour ; la production quotidienne devrait plafonner autour de 50.000 barils. Une deuxième phase ajoutera 12 puits dans les trois ans suivant le démarrage. Le volume récupérable certifié est de 319 millions de barils.
L’Aoka Mizu a quitté son ancien champ en mai 2026 et est arrivé en septembre dans un chantier d’Asie du Sud-Est pour y être adapté. Les équipements sous-marins sont en fabrication et, à Port Stanley, la capitale des Malouines, on aménage le quai, la base logistique et des logements. Les forages doivent commencer début 2027 et le premier pétrole est attendu début 2028. Navitas a aussi acquis en août, pour environ 125 millions de dollars, un second FPSO, l’OSX-1. Il servirait à exploiter la partie centrale du gisement avec 38 puits supplémentaires, pour un démarrage visé fin 2030. C’est ce calendrier que l’Argentine cherche aujourd’hui à enrayer par la voie judiciaire.
Une procédure en deux temps
Buenos Aires, qui revendique l’archipel sous le nom de Malvinas, a d’abord lancé le 28 septembre contre le Royaume-Uni un arbitrage prévu par la convention de l’ONU sur le droit de la mer, que les deux pays ont ratifiée. Constituer ce tribunal arbitral prend du temps. En attendant, la convention permet de demander au Tribunal international du droit de la mer, basé à Hambourg, des mesures provisoires, c’est-à-dire des décisions d’urgence. L’Argentine l’a fait le 13 octobre. Elle demande quatre choses : empêcher l’exploitation de Sea Lion, interdire que les données d’exploration soient utilisées contre elle, ne pas l’empêcher de protéger le milieu marin, et ne délivrer aucun nouveau permis. Le Royaume-Uni refuse, mais reconnaît que les décisions du Tribunal s’imposeraient à lui et participera à l’audience.
Le Tribunal peut-il juger ?
Pour accepter, le Tribunal doit d’abord estimer que l’affaire relève bien du droit de la mer, puis qu’il y a urgence. C’est le point le plus délicat. La convention ne dit pas à qui appartiennent les îles, et les juges refusent en général de trancher ce type de question : en 2015, un tribunal arbitral a ainsi écarté une demande de Maurice contre le Royaume-Uni sur les îles Chagos, estimant qu’elle visait en réalité la souveraineté. Plusieurs juristes pensent toutefois que l’Argentine peut obtenir gain de cause sur des points qui n’en dépendent pas, en particulier la protection du milieu marin. Elle cite un ancien plan d’urgence de Premier Oil, qui fut opérateur du champ : il estimait à 30 % le risque qu’une marée noire due à une éruption de puits atteigne les eaux argentines en 30 jours. Le Tribunal peut aussi choisir une voie médiane : en 2015, dans un litige entre le Ghana et la Côte d’Ivoire, il avait laissé continuer les travaux en cours tout en interdisant les nouveaux forages.
Les fournisseurs dans le viseur
En parallèle de la procédure internationale, l’Argentine mobilise aussi son droit national. Elle a engagé des procédures de sanction contre une soixantaine d’entreprises et de personnes liées au projet, et un projet de loi prévoit de punir plus sévèrement, y compris les fournisseurs ; il est pour l’instant bloqué au Parlement. Début octobre, l’américain Halliburton, géant des services pétroliers, a annoncé qu’il ne travaillerait pas sur Sea Lion après avoir été interrogé par les autorités argentines. Navitas a indiqué qu’il devait remplacer deux sous-traitants en raison de ces pressions, mais que ce changement ne devrait pas retarder le projet. En septembre, une juge argentine a aussi ordonné l’arrêt du projet, une décision qui ne s’applique pas sur place.
Londres a répliqué. Une loi britannique de 1980 l’autorise à interdire aux entreprises du Royaume-Uni de se plier aux sanctions d’un autre pays. Le gouvernement va s’en servir contre les mesures argentines visant les Malouines, par un texte d’application qu’il compte faire entrer en vigueur avant la fin de l’année.
Ce qui se joue à Hambourg
L’audience sera publique et diffusée en direct sur le site du Tribunal. En 2012, dans une affaire qui opposait l’Argentine au Ghana à propos d’une frégate, la décision était tombée environ deux semaines après l’audience. Quelle qu’elle soit, elle ne dira pas à qui appartiennent les îles. L’Argentine s’appuie sur des résolutions de l’ONU qui demandent aux deux pays de négocier. Le Royaume-Uni répond que ce sont les habitants des îles qui doivent décider de leur avenir, et ils ont voté en 2013 à 99,8 % pour rester britanniques. Pour les armateurs, les chantiers et les sociétés de services, la question est plus immédiate : travailler au nord des Malouines expose-t-il à un risque juridique durable ?