Rassvet : le réveil stratégique russe que l’Europe, et la France en particulier, auraient tort de mépriser.

par Paul DEROGIS — 12 août 2026

Rassvet : le réveil stratégique russe que l’Europe aurait tort de mépriser. — Image de synthèse - tous droits réservés medias-presse.info
Missile, frappe, nuit, soldats — Image de synthèse — tous droits réservés medias-presse.info

« Rassvet va-t-il remplacer Starlink ? »

Depuis quatre ans, une conviction s’est progressivement installée dans une partie du discours occidental : la Russie aurait déjà perdu la guerre d’Ukraine. Elle aurait échoué devant Kiev, épuisé son armée, sacrifié une partie considérable de ses forces terrestres, consommé ses stocks soviétiques et démontré les limites de son appareil militaire. Il ne resterait plus, en somme, qu’à attendre que cette défaite stratégique produise ses conséquences politiques.

Cette lecture contient une part de vérité. Mais elle risque aujourd’hui de devenir dangereuse précisément parce qu’elle transforme des constats réels en certitude stratégique.

Car pendant que l’Europe compte les pertes russes, la Russie apprend.

Et l’apparition de Rassvet, son futur réseau de communications par satellites en orbite basse, mérite à cet égard beaucoup plus d’attention qu’une simple comparaison avec Starlink.

La Russie n’a pas seulement résisté : elle s’est adaptée. L’armée russe de février 2022 n’est plus exactement celle de 2026.

Elle a subi des pertes considérables et commis des erreurs qui lui ont coûté extrêmement cher. Mais quatre années de guerre constituent aussi une expérience militaire que pratiquement aucune armée européenne ne possède aujourd’hui à cette échelle.

La Russie a développé l’emploi massif des drones, perfectionné ses techniques de guerre électronique, adapté ses tactiques terrestres, accru certaines productions militaires et appris à combiner reconnaissance et frappes à longue distance.

Elle travaille maintenant à réduire l’une de ses vulnérabilités majeures, les communications satellitaires souveraines à haut débit : c’est précisément l’objet de Rassvet, concurrent direct de Starlink.

Selon le renseignement militaire ukrainien cité par Reuters le 10 août, le programme avancerait plus rapidement que prévu.

La Russie disposerait actuellement de 16 satellites opérationnels et viserait 292 satellites dès 2027, puis 924 en 2035.

Pour l’instant, la couverture demeure intermittente. Mais l’importance du programme réside moins dans ce qu’il est aujourd’hui que dans ce qu’il pourrait devenir demain. (Reuters)

Si Rassvet n’est pas une arme, il pourrait cependant devenir le système nerveux des armes russes

L’erreur serait de demander : « Que peut détruire Rassvet ? » Rien.

Un satellite de télécommunications ne détruit ni un char ni un dépôt de munitions. Mais cette remarque passe à côté de l’essentiel de la guerre moderne.

La question décisive est désormais : combien de temps faut-il entre la découverte d’une cible et sa destruction ?

Un drone repère une batterie d’artillerie. Il transmet son image et ses coordonnées. L’information parvient au commandement. Une décision est prise. Les coordonnées sont transmises à une unité de tir. Un drone, un missile ou une pièce d’artillerie frappe. Un autre capteur constate les dégâts et, si nécessaire, déclenche une seconde frappe.

Tout l’enjeu consiste à réduire cette boucle à quelques minutes. C’est ici que les communications satellitaires deviennent fondamentales.

Starlink a constitué pour l’Ukraine un avantage extraordinaire depuis 2022. La Russie, au contraire, s’est trouvée dépendante d’un assemblage de moyens de communication et même, dans certains cas, de terminaux Starlink obtenus par des circuits indirects. Les restrictions imposées à ces usages russes ont précisément démontré à Moscou la nécessité de posséder son propre système. (Reuters) Rassvet répond à cette vulnérabilité.

Ce qui doit inquiéter n’est donc pas Rassvet seul

Il faut regarder l’ensemble : Rassvet + drones + guerre électronique + reconnaissance + missiles + automatisation de la chaîne de commandement.

C’est cette combinaison qui pourrait devenir redoutable.

Le renseignement ukrainien estime parallèlement que la Russie dépasse certains de ses objectifs de production de missiles pour 2026 de 10 à 20 %. Il indiquait notamment une production de 65 missiles balistiques Iskander-M au cours du seul mois de juillet. (Reuters)

Dans le même temps, l’Ukraine souffre d’une pénurie préoccupante de moyens de défense aérienne : selon Kiev, les livraisons alliées de missiles intercepteurs en 2026 ne représentent qu’environ le tiers de celles de 2025. (Reuters)

Ce rapprochement mérite réflexion.

D’un côté, l’Occident éprouve des difficultés à fournir suffisamment d’intercepteurs. De l’autre, la Russie augmente sa production d’effecteurs et cherche à construire l’infrastructure spatiale permettant à terme de mieux connecter ses forces.

Le danger n’est donc pas qu’une arme miracle russe apparaisse. Le danger est que plusieurs progrès partiels finissent par former un système cohérent.

La France n’est évidemment pas désarmée dans l’espace.

Elle possède avec Syracuse IV un système de télécommunications militaires extrêmement performant.

Les satellites Syracuse 4A et 4B fournissent aux armées françaises des communications sécurisées à très longue distance ; le système a notamment été conçu pour mieux résister au brouillage et aux cyberattaques.

Le ministère des Armées le considère comme un élément essentiel de l’autonomie stratégique française. (Ministère des Armées). Il serait donc faux de prétendre que la France serait soudainement rendue impuissante par Rassvet.

Mais il existe une différence de philosophie. Syracuse repose aujourd’hui sur quelques satellites militaires extrêmement sophistiqués. Rassvet ambitionne à terme une constellation de centaines de satellites en orbite basse.

Dans un cas, on privilégie la qualité et la protection de quelques actifs stratégiques. Dans l’autre apparaît progressivement une logique de masse, de distribution et de redondance.

L’Europe prépare certes sa réponse avec IRIS², infrastructure souveraine destinée notamment aux communications gouvernementales et stratégiques sécurisées. Mais son déploiement s’inscrit dans un calendrier qui s’étend vers la fin de la décennie.

C’est précisément là que pourrait apparaître une période de vulnérabilité européenne.

Le piège de la « Russie déjà vaincue »

La question dépasse donc largement Rassvet. Le véritable danger pour l’Europe serait de transformer l’échec russe de 2022 en doctrine stratégique pour 2027. Parce que la Russie n’a pas pris Kiev en février 2022, on pourrait en conclure qu’elle serait incapable de constituer une menace militaire sérieuse pour l’Europe cinq ou dix ans plus tard.

Ce raisonnement serait imprudent. Les guerres ne sélectionnent pas seulement les vainqueurs. Elles sélectionnent aussi les armées capables d’apprendre. Or la Russie dispose aujourd’hui de quelque chose que les principales puissances européennes ne possèdent pas : l’expérience quotidienne d’une guerre conventionnelle de très haute intensité.

– Ses officiers apprennent sous le feu.
– Ses industriels apprennent sous la pression des besoins militaires.
– Ses ingénieurs apprennent face aux contre-mesures ukrainiennes et occidentales.
– Ses systèmes d’armes sont confrontés chaque jour à un adversaire lui-même technologiquement inventif et soutenu par les meilleures technologies occidentales.

Chaque échec russe devient donc potentiellement une leçon russe.

Et c’est là que Rassvet devient un avertissement.

Imaginons la Russie de 2028 ou 2030 disposant simultanément de plusieurs centaines de satellites de communications, de milliers de drones produits industriellement, d’une importante capacité de guerre électronique, d’une production soutenue de missiles et de munitions, de systèmes automatisés d’exploitation du renseignement et, surtout, de cadres militaires possédant plusieurs années d’expérience réelle du combat de haute intensité.

Ce n’est pas une certitude. Mais c’est un scénario suffisamment plausible pour que l’Europe se prépare à l’affronter.

Le pire adversaire de l’Europe pourrait être son sentiment de supériorité

L’Europe conserve des atouts considérables : puissance économique, industries technologiques avancées, aviation de combat de premier ordre, capacités spatiales, forces navales importantes et, pour la France, dissuasion nucléaire et autonomie stratégique significative.

La question n’est donc pas de savoir si la Russie est « plus forte que l’Europe ». La question est de savoir qui transforme le plus rapidement sa puissance potentielle en puissance militaire effectivement disponible.

C’est une différence essentielle :

– Un PIB ne détruit pas un missile.
– Une capacité industrielle théorique n’arrête pas un drone.
– Une supériorité technologique sur le papier ne remplace pas des stocks de munitions.
– Une armée excellente mais dimensionnée pour des opérations limitées n’est pas nécessairement préparée à soutenir pendant plusieurs années une guerre consommant chaque jour des milliers de drones et des quantités considérables de munitions.

Voilà pourquoi Rassvet mérite d’être regardé avec sérieux.

Non parce qu’il annoncerait une victoire russe inéluctable.

Mais parce qu’il constitue l’un des signes d’une transformation plus profonde : la Russie semble vouloir tirer les conséquences de ses propres faiblesses révélées par la guerre d’Ukraine.

L’Europe devrait faire exactement la même chose. La conclusion raisonnable de la guerre d’Ukraine n’est donc ni que la Russie est invincible, ni qu’elle est condamnée.

Elle est beaucoup plus inconfortable : la Russie de demain pourrait être plus dangereuse précisément parce que la Russie d’hier a échoué.

Croire qu’elle a déjà définitivement perdu serait alors moins une analyse qu’un pari.

Et lorsqu’il s’agit de la sécurité de la France et de l’Europe, un pari n’est pas une stratégie.

Paul DEROGIS

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