Selon le chef d’état-major de l’armée de l’Air, la «guerre spatiale» a déjà commencé

par Laurent Lagneau · 15 avril 2026

Lors du dernier salon de l’aéronautique et de l’espace du Bourget, en juin 2025, le président Macron avait affirmé qu’il fallait aller «encore plus et plus fort» en matière de stratégie spatiale de défense. Aussi, le projet d’actualisation de la Loi de programmation militaire [LPM] 2024-30 prévoit d’augmenter les investissements dédiés aux capacités spatiales des forces françaises d’environ 50 %, via une enveloppe de 3,9 milliards d’euros.

«L’augmentation des menaces dans l’espace en fait aujourd’hui un domaine de conflictualité à part entière. Pour y faire face, la réactivité et la résilience des capacités spatiales françaises feront l’objet d’une accélération», est-il justifié dans le rapport mis en annexe de ce projet de loi d’actualisation.

Cet effort supplémentaire portera notamment sur les communication spatiales, avec la sécurisation de la constellation en orbite basse OneWeb d’Eutelsat, ce qui est indispensable pour le combat collaboratif, le renseignement, avec notamment une «capacité radar opérationnelle qui sera disponible à l’horizon 2035» basée sur le démonstrateur DESIR, l’alerte avancée, dans le cadre de l’initiative européenne Joint Early Warning European Look-out [JEWEL], et, évidemment, la surveillance et l’action dans l’espace, cette capacité relevant en partie du programme EGIDE [Engin géodérivant d’intervention et de découragement].

«D’ici 2030, une capacité complémentaire de surveillance et de caractérisation en orbite basse complétera le radar de surveillance spatiale [GRAVES puis AURORE, commandé fin 2025]», précise le rapport annexé.

En matière d’action vers l’espace, il est question de développer, avant 2030, une capacité de brouillage depuis le sol, ce qui n’avait pas été prévu jusqu’alors. En outre, une «première capacité de laser» devra être prête d’ici 2035. Celle-ci repose sur les projets BLOOMLASE [aveuglement des satellites] et FLAMHE [neutralisation d’un satellite au moyen d’une arme à énergie dirigée].

S’agissant du volet «action dans l’espace », il n’est plus question de mettre un satellite EGIDE en orbite géostationnaire.

«En substitution du satellite unique EGIDE en orbite géostationnaire, la capacité d’action géostationnaire sera accélérée et fondée sur trois satellites patrouilleurs-guetteurs en orbite avant fin 2030 dont le premier, PALADIN, sera opérationnel dès 2027. Elle sera mise en œuvre par un système de commandement des opérations spatiales acquis de manière incrémentale afin que les premiers modules soient opérationnels avant 2030, après une première capacité opérationnelle déclarée en novembre 2025», avance le rapport annexé.

Initialement, le projet YODA [Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile] devait préparer le programme EGIDE, avec la mise en orbite proche géostationnaire de deux nanosatellites «patrouilleurs». Il devrait se concrétiser en 2028, soit avec trois ou quatre ans de retard.

Quant au satellite du projet PALADIN [Patrouilleur pour prépAration opérationneLle de surveillAnce et D’INspection], il devrait être donc opérationnel dès 2027, soit en même temps que les engins SPLINTER et LISA 1, du programme TOUTATIS [Test en Orbite d’Utilisation de Techniques d’Action contre les Tentatives d’Ingérences Spatiales], dédié à l’orbite basse.

«On a fait le choix d’une approche très incrémentale pour le programme EGIDE pour ensuite monter en gamme», a expliqué le général Jérôme Bellanger, le chef d’état-major de l’armée de l’Air & de l’Espace [CEMAAE], lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 14 avril.

«On a voulu avoir quelque chose rapidement pour pouvoir à la fois former notre personnel à l’action dans l’espace et mener des opérations. Sinon, le programme EGIDE, c’était en 2030, a minima. Ce choix incrémental a donc été fait. Je pense que c’est le bon. Après se posera la question de savoir comment on les envoie sur les orbites géostationnaires», a ajouté le CEMAAE.

La question devra trouver une réponse sans trop tarder… Car il se passe beaucoup de choses en orbite. «L’espace s’est réellement militarisé. On le voit tous les jours», a confié le général Bellanger.

En réalité, l’espace a commencé à se militariser dès le début de la conquête spatiale : la première photographie de la Terre a été prise par un V2 allemand récupéré par l’armée américaine et le satellite Spoutnik a été mis en orbite par un missile balistique intercontinental R-7 Semiork. Aussi, il conviendrait de parler d’arsenalisation, voire de conflictualisation, de l’espace.

«Entre les satellites russes de type «poupée gigogne», les patrouilleurs guetteurs, les brouilleurs ou encore les armes à énergie dirigée qui sont dans l’espace, je peux vous dire que, là-haut, c’est véritablement une guerre spatiale», a dit le CEMAAE.

Et d’ajouter : «On désorbite des satellites qu’on fait voler en patrouille pour aller agacer les satellites de vos compétiteurs. Ça, c’est une réalité».

Le général Bellanger n’a fait que confirmer les révélations faites par l’US Space Force en 2025. En effet, elle avait dit avoir observé cinq «objets spatiaux différents» chinois manœuvrer les uns autour des autres, d’une manière synchronisée. Il s’agissait de trois satellites expérimentaux Shiyan-24C et deux objets spatiaux expérimentaux Shijian-6 05A/B, placés en orbite basse.

«C’est ce que nous appelons des combats aériens. Ils s’entraînent à des tactiques, des techniques et des procédures pour effectuer des opérations spatiales en orbite, d’un satellite à un autre», avait expliqué le général Michael A. Guetlein, le chef adjoint des opérations spatiales américaines.