«Pendant des années, le travail sur l’aviation de chasse n’a pas été mené», regrette le chef d’état-major des armées

par Laurent Lagneau · 2 juin 2026

Au 31 décembre 2024, l’armée de l’Air & de l’Espace [AAE] comptait 183 avions de combat, à savoir 105 Rafale, 55 Mirage 2000D et 23 Mirage 2000-5F. Selon le rapport annexé au projet d’actualisation de la Loi de programmation militaire [LPM] 2024-30, ce format sera légèrement plus étoffé à l’horizon 2030, avec 137 Rafale et 50 Mirage 2000D RMV. Puis, en 2035, il devrait se stabiliser à 184 Rafale, dont 47 portés au nouveau standard F5.

Or, pour soutenir son activité opérationnelle, qui s’est encore intensifiée au cours de ces derniers mois, l’AAE «surutilise» actuellement ses Rafale à hauteur de 15 %. «Le contexte le démontre : nous avons besoin d’augmenter nos formats. C’est une évidence. Pourquoi ? Parce que la polyvalence [du Rafale] ne rime pas avec ubiquité», avait plaidé le général Jérôme Bellanger, son chef d’état-major, en juillet 2025.

Seulement, le projet d’actualisation de la LPM a fait du développement du standard F5 du Rafale une priorité, aux dépens d’une hausse du format de la «trame chasse».

«Pendant des années, le travail sur l’aviation de chasse n’a pas été mené. Le ministère s’y est enfin attelé, en tenant compte de l’exigence impérative de la dissuasion nucléaire, du grand rendez-vous de 2035 et du nouvel avion de combat pour un missile de type particulier [le Stratus RS, ndlr]», a affirmé le général Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées [CEMA], alors qu’il était auditionné par la commission sénatoriale des Affaires étrangères et de la Défense, le mois dernier [le compte rendu vient d’être publié].
D’où le dilemme auquel était confronté le ministère des Armées pour cette actualisation de la LPM 2024-30.

«Fallait-il fournir à notre défense en 2031 ou 2032 des appareils de combat d’un bon standard – à savoir celui d’aujourd’hui -, mais en risquant un déclassement, même si le mot est trop fort et doit être relativisé ? Ou bien accepter un décalage du calendrier permettant de passer à un avion d’un standard nouveau, doté de capacités de combat adaptées à la période ? Les F4 et F5 sont des Rafale, mais ces appareils sont très différents dès lors qu’il s’agit des données numériques, de la connectivité ou de la capacité à travailler avec des drones», a ainsi résumé le CEMA.

Aussi, la priorité a donc été donnée au Rafale F5, qui «pourra se connecter à des drones avec des liaisons de données souveraines et des missiles d’une gamme totalement nouvelle», a expliqué le général Mandon. D’autant plus que, a-t-il continué, «rétrofiter les avions que nous aurions eus en 2031-2032 aurait pris des mois d’immobilisation pour un coût important.»

Seulement, la question du format de l’aviation de chasse reste entière… Dans son rapport sur le projet d’actualisation de la LPM, le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, Cédric Perrin, s’est interrogé sur cette orientation.

«Les choix réalisés à l’occasion de cette actualisation de la LPM n’ont pas manqué d’interroger la commission. La décision notifiée à Dassault de décaler de 2031/2032 à 2033/2034 la livraison de 22 Rafale au standard F4 afin de recevoir des avions au standard F5 a, par exemple, interpellé la commission compte tenu du suremploi actuel de la chasse, du vieillissement avancé des Rafale Marine et de l’empilement des contrats opérationnels des Forces aériennes stratégiques qui contraint leur disponibilité», écrit-il.

Et d’ajouter : «Cette décision apparaît davantage motivée par des considérations budgétaires que des choix opérationnels et elle pourrait aggraver le trou capacitaire à un moment crucial, compte tenu des menaces identifiées dans la Revue nationale stratégique révisée».

C’est l’une des raisons qui ont conduit la commission sénatoriale a revoir la trajectoire financière du projet d’actualisation de la LPM, en lui ajoutant 14 milliards d’euros afin de «compléter plus rapidement le format des armées sur des segments qui sont reconnus comme prioritaires, qu’il s’agisse de la trame chasse des Rafale, du nombre de frégates de premier rang, du nombre de Lance-roquettes unitaires de nouvelle génération et de la capacité intermédiaire de char».

Quoi qu’il en soit, le général Mandon estime aussi que, s’agissant du «format de notre aviation, […] nous ne sommes pas au bon niveau». Et pour y remédier, il a évoqué le recours aux drones.

«Je crois beaucoup dans la capacité des drones. […] L’armée de l’Air et de l’Espace pourrait créer rapidement un escadron de drones. En effet, si nous produisions en masse des drones de 3 000 kilomètres de portée, qui emportent 200 à 400 kilos d’explosifs, pour un coût qui se limiterait à des dizaines de milliers d’euros par appareil, elle bénéficierait d’une capacité fantastique dans sa fonction bombardement. Nous perdrons certainement de nombreux appareils, mais certains autres passeront. Voilà ce que je défends», a-t-il en effet affirmé.

Pour le moment, faute d’avoir accès au code source du Rafale F4, il est compliqué pour l’AAE de se doter de drones de combat collaboratif, cette capacité ne pouvant être mise en œuvre que par le Mirage 2000D RMV, doté de systèmes «ouverts». D’ailleurs, c’est sur ce type d’appareil que seront menées les expérimentations du projet HypAIRion.