BFM BusinessMathieu Jolivet
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Le chef d’état-major russe Iouri Balouevski et le président russe Vladimir Poutine en 2007. – Dmitry Astakhov
Le chef d’état-major russe Iouri Balouevski dévoile une doctrine de « guerre numérique » née du front ukrainien, où la transparence totale imposée par les drones relègue chars et artillerie au passé et fait de la puissance de calcul le nouveau pivot stratégique, au point d’ébranler les fondements mêmes de la dissuasion nucléaire.
Le chef d’état-major des armées russes, Iouri Balouevski, vient de publier une note stratégique dans la revue Russia in Global Affairs, que Le Grand Continent a traduite intégralement. Il y décrit une doctrine spectaculaire, entièrement nourrie du retour d’expérience ukrainien — un champ de bataille où drones et technologies chamboulent les schémas classiques.
Désormais, plus personne ne peut se cacher, tout devient transparent. Pour lui, fantassins et chars perdent leur utilité: l’urgence est à la décentralisation des centres de commandement et à l’investissement massif dans la puissance de calcul, plus fondamentale que l’armement traditionnel. Voici les grandes lignes de cette doctrine de « guerre numérique » vertigineuse, qui pourrait même remettre en cause l’équilibre lié à la dissuasion nucléaire.
Les drones ont radicalement changé la guerre. Ils sont autonomes, repèrent tout, et percent très loin derrière la ligne de front. Ainsi, le chef d’état-major des Armées russes décrit un champ de bataille très exposé:
« Le champ d’opérations tactiques et l’arrière, jusqu’à plusieurs kilomètres de la zone de contact, deviennent progressivement des « zones d’extermination totale ». »
L’Ukraine et la Russie achètent chacune plusieurs centaines de milliers de drones par mois, soit plus que la production de munitions d’artillerie.
Des drones connectés entre eux, capables de voler en essaim, et qui causent beaucoup de dégâts humains, admet le chef d’état-major russe :
« Ces drones, qui fondent en essaim sur tout soldat repéré, sont devenus la cause principale de destruction non seulement du matériel, mais aussi du personnel militaire. Début 2025, d’après les statistiques russes, plus de 70% des pertes de combattants étaient imputables aux drones. »
Le char perd toute utilité face aux essaims de drones connectés
Le stratège russe imagine même des essaims de drones qui n’auront plus besoin de contrôle humain pour réaliser des frappes. L’armée qui aura le plus de drones prendra le dessus, prévient-il. Dans cette configuration, le camouflage n’est plus possible car le champs de bataille est devenu totalement transparent.
Résultat, Iouri Balouevski imagine une armée où soldats et matériels sont interconnectés, où la guerre se conduit à distance.
Dans cette nouvelle guerre, l’ennemi n’a plus besoin d’être dans le champ de vision. Le char, lourd et visible, perd toute son utilité:
« Le char apparaît aujourd’hui comme une cible aisément détectable et destructible, avec un système d’armement peu efficace pour la lutte en champ de vision. Le tank a perdu la place qu’il occupait jadis: celle de principal moyen de percée et de manœuvre de l’armée. »
Même diagnostic pour l’artillerie classique -canons, obus, lance-roquette. Les drones la surpassent désormais largement.
Selon Iouri Balouevski, cette guerre numérique raye d’un trait toutes les doctrines héritées de la révolution industrielle:
« La campagne d’Ukraine a tiré un trait sur près d’un siècle de domination des représentations de la guerre mécanisée, propres aux sociétés industrielles. »
Une armée décentralisée, agile, et connectée
Pour le stratège russe, l’organisation du déploiement des troupes doit aussi être revu de fond en comble. Avec ces essaims de drones autonomes, hors de question de concentrer les troupes au même endroit:
Les « zones d’extermination totale » sont appelées à s’étendre sur plusieurs dizaines de kilomètres, rendant impossible toute manœuvre ou concentration de troupes par l’une des parties en présence, même au sein de sa propre profondeur opérationnelle. »
Le chef militaire russe plaide pour des unités minuscules – 2 à 4 soldats – très mobiles, très légères, très connectées. Il faut investir massivement dans les systèmes anti-drones et privilégier des véhicules plus légers que les chars, comme le M2 Bradley, qui aurait, selon lui, démontré son efficacité en Ukraine.
Dans cette nouvelle doctrine, l’armée du futur doit être moins cloisonnée, plus polyvalente, plus connectée, et capable d’agir partout avec agilité sur le champ de bataille. Pour le chef d’état-major des armées russe, il est urgent de changer de logiciel:
« Il est clair que la structure, l’organisation et la technique des troupes armées devront connaître une profonde adaptation. L’ère des « grands bataillons » est bel et bien derrière nous. »
La puissance de calcul, nouveau nerf de la guerre
Pour Iouri Balouevski, la puissance de calcul est désormais le nerf de la guerre. Elle permettra, via l’intelligence artificielle de créer des systèmes automatisés capables de détecter, identifier et frapper toute menace à une vitesse et une précision jamais vues. Une révolution qui pourrait même remettre en cause l’équilibre lié à la dissuasion nucléaire:
« Ces dynamiques pourront accroître considérablement la capacité de défense contre les armes nucléaires traditionnelles et donner une nouvelle dimension aux systèmes de défense anti-missiles — une transformation lourde de conséquences pour la valeur de l’arme nucléaire et la dissuasion nucléaire en général. »
Pour le chef d’état-major russe, la Russie dispose de ressources techniques et scientifiques pour prendre ce virage technologique. Mais il met en garde : les avancées sont si rapides que la Russie risque d’être distancé par les grandes puissances technologiques.